INTERVIEW

Gérard Jugnot en interview

By  | 

Il n’est pas rare, dans les dessins animés, de voir planer au dessus de la tête d’un des personnages, un petit ange et un petit démon représentant sa bonne et sa mauvaise conscience afin d’enseigner aux enfants qu’il est tout à fait normal d’être parfois un peu tiraillé entre le bien et le mal, l’essentiel étant, à la fin, de faire le bon choix ! Dans le même esprit, Isabelle Mergault a imaginé une pièce de théâtre dans laquelle la conscience – dans son intégralité – se retrouve non pas à débattre entre son bon et son mauvais côté, mais à se battre contre un coeur qui, indiscutablement, a littéralement perdu la raison ! Afin donc, de secourir Aymé qui s’est épris d’une femme plus jeune que lui sans s’apercevoir que cette dernière n’a pour but que de l’éliminer afin de toucher son héritage, ce Jiminy Cricket au féminin va se matérialiser devant les yeux de celui que l’amour a rendu complètement aveugle…




« Je ne fais pas du théâtre public, je fais du théâtre pour le public… »


Morgane Las Dit Peisson : La raison d’Aymé est une pièce qui fonctionne…

Gérard Jugnot : Oui on a eu la chance de faire partie des trois pièces qui ont cartonné à Paris cette saison et je vous prie de croire que ça devient de plus en plus compliqué ! La raison d’Aymé plaît autant au public qu’à notre troupe car elle est vraiment aussi forte en émotions qu’en rires. C’est à la fois du boulevard, du vaudeville, de la clownerie et de la pure comédie qui n’a pas oublié d’être ponctuée d’une juste dose de gravité.

Vous avez tendance à jouer des succès…

(rires) C’est vrai que je joue peu au théâtre mais en général je joue longtemps ! On s’était vus à Cannes pour Cher Trèsor et c’est une pièce que l’on a interprétée pas moins de 500 fois ! Au delà du plaisir personnel de jouer, ça me rend heureux de participer à des projets qui interpellent les gens car je ne fais pas du théâtre public, je fais du théâtre pour le public et s’il n’est pas au rendez-vous, l’aventure s’arrête… Sans lui, un comédien n’est rien !

Jouer longtemps un personnage, c’est le nourrir de soi…

Chaque jour, on vit des choses différentes et en effet, on enrichit notre personnage de ces expériences personnelles même si ça reste presque imperceptible… Mon professeur Tsilla Chelton disait que c’était d’ailleurs ça la grande différence entre jouer la comédie et être comédien. Être comédien, c’est intégrer tous ces paramètres à soi, c’est jouer coûte que coûte, que ce soit un succès ou non, que l’on soit en forme ou non, que l’on soit heureux ou préoccupé et faire de toutes ces données une matière enrichissante pour le personnage. Et puis, la pièce dans son ensemble se nourrit quant à elle de ce que j’appelle « les biorythmes des spectateurs » car, contrairement au cinéma, ces derniers influent aussi sur le jeu. Ceux du vendredi soir ne sont pas les mêmes que ceux du dimanche en matinée, les tranches d’âges, l’attention ou même les parfums sont différents et ça crée une atmosphère propre à cette représentation là.. Je suis très sensible à tout ce qui fait que le théâtre est un art résolument vivant.

C’est une source d’émotions…

Absolument ! On peut s’ennuyer à mourir comme on peut juste passer un bon moment au théâtre mais quand une pièce arrive à provoquer en vous une véritable émotion, il y a une magie qui fait que vous ne l’oubliez jamais… Je n’ai, pour cette raison, jamais pu chasser de mon esprit La Cage aux Folles avec Poiret et Serrault alors que ça remonte à plus de 40 ans ! Je m’en rappelle comme si c’était hier ! (rires) Mon unique regret, c’est qu’elle n’ait pas été captée… Beaucoup de professionnels sont contre l’idée de filmer une pièce mais, bien qu’on ne profite pas de la même manière – derrière un écran -, de l’ambiance de la salle, ça permet à des milliers voire des millions de personnes de découvrir et d’apprécier le théâtre. Tout le monde ne peut pas se déplacer ou se payer des billets ! Personnellement, c’est la captation d’Un fil à la patte qui a contribué à ma vocation et sans Au théâtre ce soir beaucoup de gens seraient passés à côté de cet art.

Pour le moment, La raison d’Aymé se joue sur scène…

Et elle a, semble-t-il, encore pas mal de beaux jours devant elle ! (rires) C’est une pièce que l’on a travaillée et que l’on joue tous les deux, avec Isabelle Mergault… Elle l’a écrite, je l’ai mise en scène et beaucoup peaufinée pourqu’elle soit impeccable. Je me suis occupé de la mise en espace et ai travaillé avec les décorateurs de façon à ce que ce soit un bel objet. Quant à la direction des acteurs, c’est un travail à quatre mains quasi quotidien et bien que ce soit assez habituel au théâtre, je suis parfois obligé de calmer Isabelle, sinon elle changerait tout sans cesse ! (rires) 

Sous ses airs, elle est très perfectionniste…

Je l’avais branchée sur le film Voyage à Rome et j’ai trouvé l’auteure si magnifique que je n’ai pas hésité un instant à lui demander de co-écrire avec moi Meilleur espoir féminin. Elle est formidable, elle a le sens du burlesque, le sens de la réplique et celui de la situation tout en ayant toujours derrière une certaine gravité qu’elle essaie de gommer. Dans La raison d’Aymé, il y a tout ça… 

Une pièce qui parle des faux sentiments… 

En effet, ça parle de ça, des apparences mais aussi de la contradiction entre le cœur et la raison… Et cette dernière ne finit pas toujours gagnante dans la vie ! (rires) J’aime sincèrement cette pièce car elle possède autant de fond que de forme. Elle est burlesque, boulevardière, humoristique mais puisqu’il n’existe jamais de comédie sans drame, elle en laisse entrapercevoir quelques-uns ça et là…

La comédie est beaucoup plus complexe à mettre en place que la tragédie…

Je pense que malheureusement le drame existe à l’état pur, il suffit d’ouvrir les journaux pour l’extraire. Dans la comédie par contre, il faut prendre ce minerai brut et le raffiner pour le transformer en rires et en plaisir, on est des alchimistes du malheur ! (rires) C’est d’ailleurs assez étrange parfois de s’apercevoir que l’on peut faire du bien à des gens en leur parlant de guerres, d’assassinats ou de tromperies ! L’humour en général et l’humour noir en particulier sont là pour nous libérer d’une grande partie de nos craintes et de nos souffrances.

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson • Photos Bernard Richebé


Interview parue dans les éditions n°394 #1, #2 et #3 du mois de l’été 2018 • 100 000 ex

You must be logged in to post a comment Login

Leave a Reply