- interview / cinéma / documentaire
- D’un monde à l’autre : le 10 juin 2026 au cinéma / 1h15 / de Jérémie Renier
- avec Jérémie Renier, Loury Lag
« L’instinct de survie reprend le dessus… »
Jérémie Renier en interview
Après avoir enchaîné les rôles depuis son plus jeune âge dans tous les registres que peut offrir le cinéma – « Cloclo », « L’enfant », « La promesse »… -, Jérémie Renier a choisi d’en explorer une autre facette. À travers « D’un monde à l’autre », il s’est « aventuré » dans un documentaire qui l’a littéralement happé. Désireux de faire le portrait d’un explorateur professionnel de l’extrême – Loury Lag -, il l’a accompagné sur la banquise en Arctique pour le filmer bien sûr, mais également pour se reconstruire après la disparition de son ami Gaspard Ulliel. Tentant de retrouver un sens à l’existence, il a lui aussi vécu de l’intérieur cette expérience de survie, dont il n’est pas revenu indemne. Traité esthétiquement comme une œuvre cinématographique, son film fait la part belle à l’immensité d’un décor immaculé, aux allures de paradis maudit, qui nous rappelle que l’on est peu de chose…
Morgane Las Dit Peisson : Un documentaire très cinématographique…
Jérémie Renier : Oui, par sa forme, il répond aux codes du cinéma, bien que tout soit vrai. J’ai vécu tout ce qui se passe dans ce documentaire, mais par le montage et le traitement, il est devenu très léché…
On vous connaissait comédien…
J’ai toujours eu une caméra en main. Depuis que je suis gamin, c’est presque comme le prolongement de mon bras ! (rires) J’ai d’ailleurs chez moi un nombre incalculable de MiniDV que je devrais prendre le temps de numériser. Puis, ça m’est un peu passé à un moment, jusqu’à ce que je décide de moins travailler en tant qu’acteur et que je me repenche sur mon désir de réalisation. À l’origine, je tendais plus vers la fiction, mais des évènements m’ont amené à vouloir rencontrer des gens et à filmer la vérité… Loury Lag est arrivé à ce moment-là.
Un personnage réel qui avait tout d’un héros de cinéma…
C’est vrai et c’est sûrement ça qui m’a attiré en premier… Ce mec un peu improbable avec ce corps sculpté et ces tatouages de la tête aux pieds ! Il m’a parlé de sa vie, de ce qu’il traversait, de son histoire, de son passé et j’ai été fasciné par cet homme. J’ai fantasmé sur le côté explorateur de l’extrême tout en percevant les failles qu’il dissimulait comme les rapports compliqués avec son père ou la prison… Ce gars m’a captivé et j’ai voulu brosser son portrait avant même que le film ne devienne plus introspectif.
Se mettre en danger en ne jouant plus…
J’ai interprété beaucoup de rôles et c’est vrai que cet exercice demande à accepter de lâcher-prise et d’arrêter de se cacher derrière des personnages. C’est arrivé à un moment de ma vie professionnelle où je remettais un peu en question le sens de ce métier, alors que je l’avais toujours fait avec une passion débordante… Et tout à coup, je me suis retrouvé devant une caméra sans plus rien avoir à jouer, en étant juste moi et en vivant réellement. Je suis plutôt discret dans la vie, donc jusqu’au montage, ça m’a demandé un effort d’accepter de montrer qui j’étais vraiment.
D’un monde à l’autre m’a mis une forme de décharge qui m’a redonné un désir de création alors qu’au départ, ma seule volonté était de filmer cette rencontre et cette aventure.

Partir en exploration pour se retrouver soi-même et faire son deuil…
J’étais à un moment de ma vie où je n’avais pas le choix. J’étais dans une telle souffrance et une telle remise en question, que je n’ai plus réfléchi « normalement ».
C’est mon producteur qui m’a poussé à comprendre les vraies raisons qui me faisaient partir en Arctique… Ça m’a beaucoup coûté de l’admettre, mais voir la réalité en face a été salvateur. Et peut-être qu’après avoir passé ma vie devant une caméra, c’était la seule manière possible, pour moi, de traverser ce deuil…
Se mettre en danger pour un film…
Loury m’a proposé ce cheminement tout en m’avertissant que ce serait une aventure puissante et violente, mais je crois que j’ai minimisé la difficulté et les risques en cherchant à tout prix une porte de sortie pour reprendre goût à la vie...
Une fois sur place, je me suis rendu compte que c’était beaucoup plus dangereux que ce que j’imaginais, et j’ai mieux compris pourquoi Loury avait voulu rencontrer ma famille avant le départ, en leur expliquant qu’il y avait 50% de risques que je ne revienne pas de cette expédition… Il n’exagérait malheureusement pas… Là où l’on est allés, sur la banquise, presque personne ne s’y est aventuré… Ça a été des tonnes de défis techniques, des doutes par centaine et autant d’angoisses mais, maintenant que j’en suis revenu, je ne regrette pas de l’avoir fait !

Frôler et défier la mort en plein deuil pour se sentir vivant…
Je pense qu’instinctivement, c’est ce que je recherchais… Là où on était, chaque pas était mortel, c’était réellement une confrontation constante entre la vie et la mort… Ça remet les choses en place et tu ne vois plus que ce qui est important. Le plus fou dans tout ça, c’est qu’à un moment, en pleine conscience, j’ai eu la sensation que tout ça n’existait même plus… Comme s’il n’y avait plus ni moi, ni l’autre, ni passé ni futur, ni cette douleur physique présente en permanence à cause du froid qui t’empêche de dormir, qui te fait maigrir à vue d’œil et qui te ronge de l’intérieur… Évidemment, je me suis demandé à quoi ça servait de subir ça, comme je me suis demandé à quoi ça servait de vivre tout court alors que la mort peut survenir n’importe quand, y compris dans un banal accident de ski… On ne sait pas ce qui nous attend, ni même si tout ce qu’on fait en attendant que ça nous arrive a du sens ou pas… Et puis, l’instinct de survie reprend le dessus…
© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson au Negresco pendant le festival Cinéroman pour Le Mensuel / Photo DR
