INTERVIEW

Fabrice Éboué en interview

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L’expérience – ou l’un des seuls avantages à prendre de l’âge -, Fabrice Éboué, n’en manque pas ! Après une douzaine d’années de travail médiatisé, trois films en tant que réalisateur et deux premiers seuls en scène, le comédien s’est lancé il y a quelques mois dans un nouveau spectacle qui a rapidement reçu l’adhésion d’un public désormais habitué à sa « patte » et comblé d’avoir eu la sensation de passer la soirée avec un bon pote… 

Corrosif, réaliste et passablement énervé sur pas mal de sujets du quotidien – des vegans à l’orthographe « genrée » en passant par les complotistes -, Fabrice Éboué, dans Plus rien à perdre, a le bon goût de parler vrai dans une société étouffée par un « politiquement correct » stérile mais tenace…

 

 


« Le rire est pris un peu trop au sérieux… »


MORGANE LAS DIT PEISSON : Ton nouveau spectacle Plus rien à perdre demande beaucoup d’énergie…

FABRICE ÉBOUÉ : L’air de rien, j’ai dépassé les 40 ans et maintenant, quand je joue toute la semaine, je le ressens bien ! (rires) Et pour arranger les choses, j’ai fait en sorte que Plus rien à perdre soit très physique ! Je m’y agite beaucoup et je m’aperçois que par rapport à mon premier one-man, c’est allé crescendo… J’aurais peut-être dû faire l’inverse car plus on avance dans les spectacles et plus j’avance en âge !

Un troisième spectacle qui s’est souvent joué complet sur Paris…

Oui j’ai eu la chance d’avoir des salles bien garnies et évidemment, c’est très plaisant et rassurant car, au troisième spectacle, on se dit que la plupart des gens viennent en sachant, à peu près, à quoi s’attendre. Ça signifie qu’ils sont fidèles et que je ne les ai pas trop déçus avec le précédent… (rires) Je ne chiale pas d’émotion sur scène tous les soirs mais je savoure pleinement ce que je suis en train de vivre car, comme tous mes collègues humoristes, je connais le prix de ce rêve.

C’est aussi la « validation » d’un certain type d’humour…

J’essaye de façonner mon style d’humour depuis quelques années… Une forme qui permette d’oser rire de tout et de se lâcher complètement… C’est un travail qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, doit se faire sérieusement et patiemment si on ne veut pas tomber dans un effet de mode par définition éphémère. Ça fait vingt ans que je fais ce métier et une douzaine d’années maintenant que je tourne quasiment non-stop et je « commence » à récolter un peu le fruit de tout ce travail là…

Tu as choisi une affiche audacieuse où l’on te voit de dos, avec une petite calvitie et tourné vers ton public…

Habituellement les affiches sont conçues par des agences où les gens sortent d’écoles de commerce et nous expliquent qu’il faut utiliser certains codes couleurs pour donner envie au public de venir… J’avoue que j’avais commencé par ce genre de visuel et deux jours avant le tirage, j’ai changé d’avis car je me suis rappelé que j’étais un comique et pas un homme politique ! (rires) Je crois que la première manière de donner envie au public de découvrir un spectacle, c’est de faire preuve d’autodérision, d’arrêter de trop se prendre au sérieux et de ne pas oublier de s’amuser ! 

Être un artiste est loin d’être simple…

Le plus compliqué, c’est de trouver un juste milieu… Il faut réussir à se détacher de toutes ces questions de marketing, de chiffres et de remplissage de salles car plus on est dans le calcul, plus on s’éloigne de sa fibre artistique… Ça signifie alors déléguer, mais quand on le fait, tout devient moins artisanal, c’est un peu moins « nous »… C’est plutôt ardu de trouver le bon équilibre mais ça vaut le coup de se battre pour rester un artiste, garder sa liberté et conserver sa singularité.

Il y a beaucoup de monde en humour aujourd’hui…

Quand j’ai débuté en 98, on était peut-être une vingtaine de comiques sur Paris et on se connaissait tous. Il y avait peu de tremplins et d’émissions télé, il n’y avait pas encore On n’demande qu’à en rire, il n’y avait plus Le théâtre de Bouvard ni La classe et tout le paysage humoristique s’est transformé avec l’émission de Ruquier, le Jamel Comedy Club, le développement d’Internet et la multiplication des chaînes de télé. Ça nous a donné à tous de magnifiques opportunités, ça a démocratisé l’humour donc ça a attiré le public en salles et bien sûr, le revers de la médaille a été la concurrence mais je crois qu’elle nous a été bénéfique car elle nous a tous obligés à élever le niveau.

Le seul bémol, c’est qu’il y a dans la « masse » des comiques qui pensent qu’on devient comique en regardant les comiques et ça, c’est une grosse erreur. On devient humoriste en observant la vie et en la tournant en dérision mais pas en « copiant » les propos ou le style des autres…

Il y a la scène et le cinéma…

Faire des films, c’est la cerise sur le gâteau et je suis très conscient de la chance que j’ai qu’ils fonctionnent et me permettent d’en faire d’autres. Je n’avais jamais pensé faire ça, c’est arrivé par accident et, petit à petit, j’ai appris – et j’apprends toujours – le métier.

Deux activités complémentaires…

La grande différence entre les deux univers, c’est le monde à gérer. Pour la scène, j’écris mes textes et je monte seul sur scène alors que ce qui permet à un film d’exister, c’est l’addition de plein de talents différents. Du réalisateur aux scénaristes en passant par les machinistes, les acteurs ou les maquilleurs, faire un film est un vrai travail d’équipe. Par contre, le point commun entre un long-métrage et un spectacle, ça reste le souci du détail.

Un rythme plutôt intense…

Quand j’ai beaucoup tourné et que je suis épuisé, je ressens le besoin de me poser chez moi et surtout de profiter de mon fils. Mais à chaque fois que j’annonce que je vais faire un break, je suis tellement obsédé par le travail que je me replonge rapidement dans la création ! (rires) Je crois que je suis addict à la vanne et la gaudriole et c’est mon travail qui m’assure de m’en procurer en permanence !

L’humoriste a de plus en plus de poids dans les médias…

Les réseaux sociaux ont mis tout le monde au même niveau, ce qui est, je pense, un leurre et une erreur… Certains politiques essayent de se mettre à faire des tweets rigolos tandis que certains comiques tentent quant à eux de s’immiscer dans la politique en donnant leur avis sur tout… Je suis plutôt partant pour que chacun reste à sa place car si on a bien évidemment, nous aussi en tant qu’humoristes, une opinion personnelle, notre tâche est de pratiquer le second degré en permanence. Peut-être qu’actuellement, le rire est pris un peu trop au sérieux…

Tu parles un peu plus de toi dans ce spectacle…

Oui je vais même jusqu’à me livrer sur une maladie assez délicate à traiter et à vivre mais, à partir du moment où j’ai décidé que sur scène on allait rire de tout, il fallait bien que j’accepte de rire de moi. Et pourtant, quant on est frappé par cette maladie là, on n’a pas tellement envie d’en plaisanter tant c’est handicapant dans sa vie intime, mais je ne pouvais pas ne pas en faire un sketch même si au moment de l’écrire, je n’avais pas la garantie d’être sorti d’affaire. C’est ma façon à moi d’avancer dans la vie et de réussir à prendre du recul sur ce qui m’arrive. 

Une autodérision innée ?

Oui depuis que je suis petit, je tourne toujours tout à la dérision mais il faut se méfier car si le second degré amuse les gens pendant une une heure et demie, dans la vraie vie, il peut épuiser ceux qui sont à nos côtés. Le souci, c’est que j’ai souvent du mal à en sortir et ça peut bousiller une vie… J’avais quasiment rompu avec le premier degré et ma chance, c’est que j’ai un enfant de quatre ans qui, ne pratiquant que ça, m’en a redonné un petit peu… Dans mon rapport avec les adultes, je pense que je ruine beaucoup de choses à cause de ça… L’amour, par exemple, c’est du premier degré… Si je suis en amoureux sur la plage devant un couché de soleil, je vais plutôt avoir tendance à remarquer la bouteille en plastique qui flotte. Ella va m’intéresser car je sais que je vais pouvoir en tirer quelque chose de négatif qui sera propice à la dérision… C’est le drame de la déformation du comique et le seul avantage que j’en tire, c’est de ne pas avoir à me torturer pendant des heures pour trouver des sujets de sketches ! C’est une forme de « sacrifice », on s’empêche d’apprécier le « joli » et on nous reproche, à raison, de tout salir…

Un enfant n’adoucit pas un peu ?

Un enfant change la vie d’une personne mais pas la personne en elle-même. Mon fils venait d’arriver quand je préparais ce spectacle et pourtant, il est le plus dur des trois… (rires)

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson au Trianon à Paris • Photos John Waxxx

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Interview parue dans les éditions n°401 #1, #2 et #3 du mois de mars 2019

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