COUPS DE COEUR

Wax Tailor en interview pour son nouvel album « The shadow of their suns »

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Si les titres du 6ème album de Wax Tailor peuvent s’écouter séparément, les savourer les uns après les autres dans leur ordre d’origine apporte, comme à chaque fois, ce supplément d’âme, cette atmosphère si particulière qui nous plonge dans une narration, une bande-son cinématograpique, un film que l’on écoute et que l’on imagine se dérouler sous nos yeux. Créateur d’univers et véritable matière sensible, Wax Tailor a dessiné The shadow of their suns, qui, bien qu’il respire avec réalisme la fin d’un monde, ne nous conduit pas vers une mort certaine mais vers un nouveau chapitre qu’il nous faudra peut-être avoir le courage d’accepter…


« J’ai l’impression de vivre dans un laboratoire de totalitarisme… »


« Je me sens insulté ! »

Morgane Las Dit Peisson : Te connaissant, ce que nous vivons ne doit pas te laisser insensible…

Jean-Christophe Le SaoûtCe qui me terrorise dans ce qu’on vit, c’est que ça paralyse le raisonnement critique des gens… Quand ça a débuté, on a été un peu groggy et rapidement, on s’est laissé embarquer dans une infantilisation qui m’insupporte ! Ça me rend dingue ! On dit que les gens sont cons et je ne vais pas faire d’angélisme, globalement c’est assez vrai mais, à choisir entre deux situations où tu sais que ton pays ne s’en sortira de toute façon pas correctement, est-ce que tu ne gagnes pas à parier sur l’intelligence collective et instinctive ?

Alors oui, on est peut-être cons mais on le serait sûrement moins si on nous faisait un peu plus confiance et si on nous responsabilisait !

Personnellement, je me sens insulté quand j’entends la façon dont on nous parle et quand je vois ce qu’on nous inflige… Il est hors de question pour moi, par exemple, de sortir avec une attestation quand je vois l’illogisme de la gestion de cette crise ! Ce n’est pas de la rebellion de collégien, c’est viscéral… J’ai l’impression de vivre dans un laboratoire de totalitarisme, c’est terrible…

Il en restera malheureusement quelque chose parce que les jeunes générations sont en train de se construire mentalement avec l’idée que c’est normal d’expliquer pourquoi tu sors de chez toi sur une application qui te géolocalise… C’est complètement fou, c’est du George Orwell ! Et si tu oses dire ça, on te considère – juste parce que tu exerces ton esprit critique – comme un complotiste ! Ou pire, les complotistes pensent que tu es de leur côté ! (rires)

Sérieusement, je ne sais pas comment on ressortira psychologiquement de tout ça mais ce qui est sûr, c’est qu’économiquement, ça va être violent… 

« On nous dit tout et son contraire en permanence et le pire, c’est qu’on s’y plie… »

Le pire, c’est qu’on finit par ne plus avoir confiance en personne…

Tout a mal commencé de toute façon ! (rires) Pendant le 1er confinement, le masque ne servait à rien parce qu’on n’en avait pas, tester en masse n’avait aucun sens là encore parce qu’on n’avait pas suffisamment de tests, on ne peut pas aller skier au grand air mais on peut prendre le métro aux heures de pointe, tu as pu faire tes courses au supermarché mais pas y acheter un livre ou un jouet… Tout est dingue au point qu’un journal allemand a écrit que la France, c’était l’Absurdistan ! (rires) On nous dit tout et son contraire en permanence et le pire, c’est qu’on s’y plie, non pas parce qu’on valide cet illogisme mais parce qu’on nous agite la menace d’une amende qu’on n’a pas les moyens de s’offrir… Et petit à petit, certains finissent par y croire parce qu’on leur serine que c’est pour leur bien…

Malgré tout, tu as choisi de sortir ton nouvel album The shadow of their suns

Tout le monde m’a dit que j’étais fou de maintenir une sortie début janvier vu le contexte mais, stratégiquement, j’avais toutes les chances, pendant au moins une semaine, de rester le meilleur album de l’année et ça, en septembre, c’est impossible ! (rires)

Sérieusement, on m’a vivement conseillé, quand le 2ème confinement s’est fait sentir, de repousser la date mais c’était hors de question pour moi. Tout ce qu’on est en train de vivre est déjà assez mortifère comme ça alors j’ai voulu continuer à avancer…

« Je devais avoir un projet qui tienne la route et qui apporte quelque chose… »

C’est ton 6ème album…

Quand un artiste te dit qu’il est aussi excité pour la sortie de son 6ème album qu’il ne l’était pour le 1er, il est peut-être sincère mais j’ai beaucoup de mal à le croire ! Ça ne veut pas dire que tu n’en as rien à foutre, bien au contraire ! C’est un peu comme une relation de couple qui se construit, tu ne ressens plus la même effervescence qu’au début mais ça ne veut pas dire que ce que tu ressens des années plus tard n’est pas beaucoup plus profond et plus fort…

Quand j’ai attaqué ce 6ème album, ce sont mes questionnements qui étaient différents parce que je savais ce que j’avais fait sur les 5 précédents et je m’interrogeais sur le bien-fondé de cette nouvelle création, l’intérêt que pouvait représenter pour les gens d’avoir un 6ème album de « Wax Tailor »… Et moi qui suis juste atroce dans le regard que je pose sur la musique – non pas parce que je suis aigri mais simplement parce que ça fait 30 ans que je fais ce métier et que j’en écoute de façon forcenée -, j’étais obligé de me mettre dans le panier que ceux que je critique ! Je ne voulais pas faire un album pour faire un album, je devais avoir un projet qui tienne la route et qui apporte quelque chose…

La création de The shadow of their suns a été une succession de montagnes russes, de moments d’euphorie pensant tenir un truc et de déception en réécoutant le lendemain ! (rires) La composition, en fait, c’est une quête perpétuelle et je crois que c’est ça qui fait qu’on a toujours envie – ou besoin – d’y retourner. Tu recherches le top, tu cours après une excellence qui ne fait qu’évoluer en même temps que tes goûts, ton âge, tes expériences, tes connaissances… C’est peut-être l’insatisfaction qui permet à un artiste d’avancer…

« Mon quotidien, c’est 90% de doutes et les 10% restants ne sont que des petits moments d’abandon et d’inconscience ! »

Tu as toujours été exigeant mais avec ton travail tu frôles l’intransigeance non ?

Selon moi, ça devrait être le cas de tout le monde… Mais ce n’est que mon sentiment ! (rires) Quand tu sors un album, à partir du moment où il est dans les mains de quelqu’un, il ne t’appartient plus puisqu’il participe à la bande originale de la vie de cette personne. On a tous des souvenirs et des sensations liés à un morceau qu’on a aimé et déjà que je trouve d’une arrogance folle de se dire qu’on va proposer notre musique à des gens qui vont – peut-être – faire un bout de chemin avec elle, la moindre des corrections, c’est d’être intransigeant, de travailler et surtout de douter de toi… Mon quotidien, c’est 90% de doutes et les 10% restants ne sont que des petits moments d’abandon et d’inconscience ! (rires) C’est comme monter sur scène, à aucun moment ça peut être considéré comme un exercice normal, ça n’a aucun sens et on devrait tous être des sujets d’étude approfondie en psychanalise !

« Je suis laborieux »

Des albums comme des bandes-son…

Je ne peux pas m’empêcher d’avoir un fil conducteur dans un album. En général, je pars d’un titre « d’attaque » un peu comme on débute une partie de « cadavre exquis ». Ça s’installe et ça se tisse petit à petit autour de ce premier morceau. Je me vois un peu comme un plasticien qui reste à regarder longtemps sa toile avant de se mettre à l’ouvrage… Je suis laborieux et j’écoute énormément ma musique quand je suis en création de façon à en connaître tous les recoins. C’est incontestablement un travail long et lent mais c’est sûrement ce qui donne cet aspect cinématographique car je m’imprègne de tous les détails qui finissent inconsciemment par se répondre dans différents morceaux.

« Le monde qui m’avait construit venait de se faire assassiner »

Un titre en hommage à la masse invisible…

Le titre de l’album vient d’un texte que j’ai écrit il y a plus de 20 ans, dans une autre vie, quand j’étais un mauvais rappeur… (rires) J’aimais bien l’idée qui se cachait derrière « à l’ombre de leurs soleils ». C’était une figure allégorique de tous les gens qui sont dans l’ombre et qui sont destinés à y rester à jamais... C’est protéiforme et ça peut s’adapter à toutes les classes populaires qui sont déconsidérées ; au producteur indépendant écrasé par les labels ; aux migrants ignorés ou rejetés… 

Je suis parti de cette conscience politique au sens large (et pas politicienne) et de ce que je considère comme étant le debut d’un nouveau monde : le 11 septembre 2001, un monde fait de peur et d’appréhension. C’est latent, ça part un peu, ça revient et ça va faire 20 ans que c’est comme ça : 2008 et la crise des subprimes, 2011 et le mouvement des 99% aux États-Unis, 2015 qui a été une année noire en France… C’était l’année de mes 40 ans et j’ai ressenti une profonde désillusion… Charlie Hebdo a été pour moi le symbole d’une fracture… Le monde qui m’avait construit venait de se faire assassiner, ça m’a littéralement arraché une partie de moi et depuis, ça ne cesse de fluctuer, on sent que quelque chose de grave va arriver sans vraiment savoir quoi…

Je suis revenu de plein d’idéaux mais ça ne m’empêche pas d’essayer de trouver du sens à ce qu’on fait. J’ai compris avec l’âge qu’il est normal que certains gagnent mieux leurs vies que d’autres mais je ne peux ni admettre ni comprendre que face à la misère qui existe partout dans le monde, un humain sur terre comme Jeff Bezos puisse peser 200 milliards ! C’est un nombre qui n’a aucun sens pour le commun des mortels !

The shadow of their suns c’est vraiment un titre qui me colle à la peau, c’est un sentiment viscéral. J’ai la chance non pas de rouler sur l’or mais de faire partie de cette classe qui n’a pas trop de problèmes, qui n’est pas obligée de pointer son compte en banque tous les jours pour savoir si elle va pouvoir faire ses courses… Et pour autant, je ne suis pas amnésique, je sais d’où je viens !

« On recule l’échéance à coups de sparadrap mais un jour ça recraquera… »

Un album qui reflète tout cet état d’esprit…

Je l’espère en tous cas, il fallait que j’arrive à faire passer toute cette conscience « citoyenne » dans l’atmosphère de l’album sans me transformer en donneur de leçons parce qu’il n’y a rien de pire ! Et il fallait que dès le visuel, le public ne pense pas, à cause du mot « suns » que c’était un album lumineux, positif et solaire, il aurait été surpris à l’écoute ! (rires)

Et puis ce poing fermé, terreux, c’est la main du travailleur, c’est la main d’oeuvre corvéable à merci qui fait avancer la machine. C’est cette masse souvent invisible que je voulais représenter, celle grâce à qui le monde tourne. Dans cette image, il y a cette main qui travaille pour un système et qui un jour, va se dresser contre lui…

La fin d’un monde…

Je suis convaincu qu’on est arrivé à la fin d’un système et le début du mouvement des gilets jaunes en a été un symbole. Il s’est vraiment passé quelque chose et j’ai la sensation que les médias ont réussi à tourner ça suffisamment au ridicule pour que ça ne prenne pas toute l’ampleur que ça aurait pu prendre. C’était comme un volcan qui dort depuis longtemps et dont tu ne te méfies pas, qui tout à coup se réveille… On recule l’échéance à coups de sparadrap mais un jour ça recraquera…

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson pour Le Mensuel / Photos par Ronan Siri 


Interview parue dans Le Mensuel n°419 d’avril 2021

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