INTERVIEW

Michèle Bernier en interview / Vive demain !

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Impossible de ne jamais avoir été confronté au phénomène Michèle Bernier cette dernière trentaine d’années… Passée, au début des années 80, par « Le Théâtre de Bouvard » avant de créer avec Mimie Mathy et Isabelle de Botton un trio intitulé « Les filles » ; comédienne au théâtre dans « Je préfère qu’on reste amis », « Folle Amanda » et dernièrement « Un grand cri d’amour » ; jury dans l’émission « On n’demande qu’à en rire » ; « Grosse Tête » ; régulièrement à l’affiche de téléfilms – « Les Frangines », « Tombé sur la tête » ou encore « Meurtres à Orléans » – et de séries qui ont fait l’unanimité auprès du public comme « La smala s’en mêle » et « La stagiaire » – dont les tournages ont d’ailleurs repris -, la pétillante et attachante Michèle Bernier n’a rien perdu de la curiosité et de la passion qui l’avaient poussée, jeune, à se lancer dans la comédie ! Si amoureuse des gens qu’elle ne s’imagine pas un instant vivre loin d’eux, la comédienne revêt chaque décennie son costume d’humoriste pour les retrouver, en tête-à-tête, partout en France. Après « Le Démon de midi » et « Et pas une ride ! », l’éternelle optimiste est de retour avec un nouveau seul en scène théâtral – « Vive demain ! » – dans lequel elle a choisi de pousser un coup de gueule contre tous ceux qui voudraient nous faire croire qu’on vivait certainement mieux à l’Âge de pierre…

MICHÈLE BERNIER, « VIVE DEMAIN ! » : MENTON / 22 FÉVRIER • MARSEILLE / 14 MARS


« RIRE N’EST PAS UN ACTE COUPABLE ! »


MORGANE LAS DIT PEISSON : VIVE DEMAIN ! S’EST OFFERT  UNE TRÈS BELLE TOURNÉE…

MICHÈLE BERNIER : Oui c’est la rançon de la gloire ! (rires)  Ça me touche énormément de voir que le public répond présent à chaque rendez-vous que je lui propose… Depuis 35 ans, je parcours les routes avec des spectacles et je crois que ça a cimenté les liens qui nous unissent. J’aime les tournées pour ces échanges et ces rencontres mais aussi pour des raisons plus « égoïstes » ! (rires) Depuis longtemps notre équipe est la même, on est tous très soudés et heureux d’être ensemble alors on sait que quand on va aller de ville en ville, on va faire le plein d’anecdotes et de bons moments et tout ça donne une autre saveur au spectacle.

UN SPECTACLE QUI DÉBUTE MAIS QUI VIVRA AU MOINS JUSQU’EN 2021…

On est toujours un peu impressionné quand, avant de commencer, on voit les immenses listings de dates déjà prévues mais dès le moment où le spectacle se joue une première fois, on ne voit plus rien passer, tout s’enchaîne à une vitesse folle et je sais que le jour de la dernière à L’Olympia, je regretterai que ce soit passé si vite ! (rires)

ON A TOUS UN SOUVENIR DIFFÉRENT DE VOUS ENTRE LA STAGIAIRE, LES SEULS EN SCÈNE, LE CINÉMA OU LE THÉÂTRE DANS BONNE ANNÉE TOI-MÊME…

Ah oui cette pièce ne nous rajeunit pas ! (rires) Mais c’est tout à fait vrai et c’est ça qui est passionnant. Une partie du public me suit sur scène tandis qu’une autre ne me connaît que pour mes rôles à la télé, parfois ça leur donne envie de découvrir une autre facette de mon travail et parfois non ! (rires) C’est vivifiant parce que ça rappelle constamment qu’il y a encore et toujours des gens à séduire, à aller chercher. Je suis à la fois extrêmement émue quand quelqu’un vient me voir pour la première fois et très touchée de voir dans les salles des filles qui ont été élevées au Gros n’avion et qui ont tellement usé leur VHS qu’elles connaissent les répliques par coeur ! (rires)

C’est incroyablement troublant de sentir qu’on a, même un tout petit peu, participé à l’existence de quelqu’un qu’on ne connait pas personnellement… Faire partie des souvenirs des gens, c’est un cadeau formidable…

ÇA PROUVE L’INTÉRÊT DES ARTS ET DE LA CULTURE…

On croit souvent, contrairement au fait de boire ou de manger, que l’on pourrait vivre sans l’artistique mais je pense que c’est faux. Bien sûr, écouter un morceau ne permet pas à nos muscles de nous faire marcher mais il nourrit notre esprit. Ce dernier a besoin de tout pour survivre et se régénérer… On serait horriblement malheureux si on n’avait rien pour nous distraire, nous évader ou nous faire réfléchir et on sait combien, par exemple, le moral est indispensable à la santé de l’organisme. Contrairement aux animaux, l’être humain a ce don extraordinaire de pouvoir créer, ça fait intrinsèquement partie de lui depuis toujours, il suffit de voir la grotte de Lascaux !

IL Y A L’ART MAIS AUSSI LE RIRE…

C’est encore plus indispensable ! (rires) La preuve, il existe des cours de rire ! C’est effroyablement triste d’ailleurs de se dire que certaines personnes ne rient tellement pas au quotidien qu’elles en sont réduites à ça… Rire n’est pas un acte coupable alors même dans les pires moments qui se présentent à nous, on a le droit d’en faire usage, c’est même salvateur, Le Rire Médecin l’a bien compris…

S’OBLIGER, PARFOIS, À ÊTRE POSITIF…

Se plaindre en permanence, c’est saoulant ! Il faut transporter les choses positives et ça s’apprend, ça se travaille… C’est déjà tellement difficile de vivre ! On a tous, en nous levant le matin, mille raisons pour se dire que ça ne vaut pas la peine d’avancer mais on a des millions d’autres raisons qui peuvent nous pousser à penser l’inverse, il faut juste accepter de les regarder. Pour aller « bien » et trouver du courage, il suffit bien souvent de savourer quelques petites choses toutes simples comme appeler un ami, prendre ses parents dans les bras ou tout simplement réaliser la chance qu’on a d’être en bonne santé… J’ai été éduquée comme ça alors ça me semble totalement normal mais je me rends bien compte à quel point ça m’aide au quotidien d’avoir ce regard un peu différent sur les choses…

FAIRE RIRE…

C’est une force incroyable, une adrénaline démente qui procure des sensations presque sexuelles ! Entendre rire à l’unisson quand on est sur scène, est pour nous une déclaration d’amour faite par 1000 ou 2000 personnes en même temps… C’est très dur, quand un spectacle s’arrête, de se dire qu’on va devoir s’en passer ! Quand on me parle de retraite, ça me semble surréaliste, il faudrait que je prenne ma retraite de ce plaisir là ? Je me rappelle de Gisèle Casadesus, qui, à 100 ans, faisait une lecture chaque soir à 19h au Théâtre Antoine et que j’entends dire un jour à son metteur en scène : « On pourrait se faire une petite tournée avec ce spectacle ? » (rires) Elle a vécu toute sa vie pour ça et ce plaisir là, tant que la santé le lui a permis, personne n’a pu le lui enlever… Je pense qu’on peut plus facilement se passer d’un tournage que du moment d’extase qu’offre la scène, qu’on y fasse rire ou pas, qu’on y joue une tragédie, qu’on y danse ou qu’on y chante… C’est une véritable addiction ! (rires)

D’ailleurs le vrai risque quand on goûte à ça, c’est que le reste finisse par nous sembler fade et dérisoire… On a souvent du mal à rentrer chez nous tout seul le soir, on recule inconsciemment ce moment là en allant manger ou prendre un verre parce qu’on désire prolonger cet instant privilégié, hors du temps mais surtout complètement hors normes ! (rires) C’est complètement mégalomane d’avoir pendant deux heures toute l’attention des gens et tous leurs regards braqués sur nous donc c’est normal que manger un plat de pâtes devant sa télé en rentrant nous semble d’une tristesse infinie ! (rires) Quand on descend de scène, il y a comme un sas de décompression, un temps de redescente… Au quotidien c’est un équilibre à trouver et ceux qui n’y arrivent pas ont tendance à se perdre dans des « paradis exquis » car en réalité, ils sont malheureux…

REVENIR AVEC UN NOUVEAU SPECTACLE…

Neuf ans ont séparé l’écriture du précédent Et pas une ride ! et Vive demain ! car j’ai été prise par des tournages et des pièces mais j’avais hâte d’y revenir… Au delà du plaisir d’avoir le public rien que pour moi, Marie Pascale Osterrieth – ma co-auteure, metteure en scène et amie – et moi avions besoin de nous exprimer ! (rires) À chaque fois qu’on se lance dans l’écriture, c’est qu’on a un truc à dire et c’est souvent quelque chose qui nous énerve ! (rires) On ne veut pas encombrer la scène inutilement alors on y revient, regonflées à bloc, une fois tous les dix ans ! (rires)

LA SOURCE D’AGACEMENT DE VIVE DEMAIN ! ?

Cette litanie du « c’était mieux avant » qui, en vieillissant, me donne l’impression qu’on veut me faire reculer vers un endroit où je n’irais plus… Ça freine les envies, le progrès et ça laisse entendre aux jeunes que ce qu’ils vont vivre par rapport à nous sera forcément nul… Et puis, c’était mieux avant mais à quel moment ? De tout temps on a dit ça, par pure nostalgie de soi… On a aimé quelque chose et égoïstement, on rêve de le retrouver mais ce n’est pas une vérité absolue. On a été jeunes, beaux, insouciants, avec la vie devant de nous et c’est surtout ça qu’on voudrait revivre…

Personnellement, ce qui me manque le plus en vieillissant, c’est mon insouciance… Ce qui m’agace c’est d’être toujours obligée de me poser les bonnes questions, c’est de me rendre compte que je raisonne en permanence parce que j’ai des responsabilités… Et puis, je ne veux pas plomber l’histoire mais quand on arrive à 50 ans – et c’est encore pire à 60 (rires) -, on se rend bien compte que ce qu’il reste devant nous sera plus court que ce qu’il y a eu derrière !

MIEUX MAINTENANT DONC ?

Rien n’était si bien que ça avant, c’est juste que dans nos souvenirs, on ne garde en général que le meilleur, peut-être par instinct de protection ! Aujourd’hui, on souffre moins, le travail est moins pénible, on voyage comme on veut, on peut voir les gens qu’on aime même quand ils sont à l’autre bout de la planète… Il y a eu des milliers de progrès dont on ne se passerait plus ! On ne pourrait plus vivre sans électricité, sans voiture, sans ordi, sans téléphone ou sans internet…

Lutter contre ce progrès là, ça n’a pas de sens ! Bien sûr, en créant tout ça on n’a pas fait que du bien à la planète, il faut maintenant s’atteler à améliorer ça, mais se passer de toutes les innovations qui nous facilitent la vie au quotidien, je n’y crois pas une seconde et surtout, je n’en ai pas envie ! (rires) On est, dans notre société, des enfants gâtés ! On a tellement tout par rapport à d’autres pays qu’on ne s’en rend plus compte de la chance qu’on a…

À VOS CÔTÉS, ON RETROUVE MARIE PASCALE OSTERRIETH…

Oui elle est mon amie, ma metteure en scène et ma co-auteure depuis 22 ans. Il y a entre nous un côté âmes soeurs, vases communicants… On est très très différentes l’une de l’autre, on a deux vies opposées, on ne se ressemble pas et en même temps, tout nous rapproche ! On a la même sensibilité, la même vision des choses… Je pense qu’on aime profondément l’humanité et que parfois, sans prétention, on a envie de lui dire des choses… On a envie de dire aux femmes de se décomplexer, de rester ce qu’elles sont et de leur insuffler une certaine liberté qui ne s’acquiert qu’en n’écoutant pas trop les choses, en ne suivant pas trop les modes et les diktats. Il faut apprendre à se laisser porter par ses propres désirs… On cherche tous à être aimé dans nos vies personnelles et professionnelles alors quand on vous laisse entendre que si vous ne correspondez pas à tel ou tel critère vous ne mériterez pas d’être apprécié, ça procure une sensation horrible… C’est ce contre quoi on se bat avec Marie Pascale car on souhaiterait que chaque personne se sente bien dans sa peau et dans sa vie et pour ça, il faut trouver en soi le courage d’afficher sa liberté d’être comme on est et de penser ce que l’on veut… 

Je crois qu’on s’est beaucoup laissé culpabiliser par ce qui nous entoure et, à travers nos spectacles, on prône le droit de s’assumer… Sûrement parce que je suis ronde et grande et qu’elle est très grande, qu’elle vient de Belgique et qu’on sait tous que les belges s’en prennent plein la gueule (rires), qu’elle vient d’une famille très catho et moi pas du tout… On se juge jamais, on se tolère et on s’aime pour toutes ces différences. Il faut toujours garder à l’esprit, tout particulièrement les femmes, que l’on ne doit jamais accepter quoi que ce soit qui ne nous convienne pas ! Ni coucher avec un réalisateur pour avoir un rôle, ni accepter d’un mari qu’il nous batte… Je crois à mort en l’égalité des êtres ! Et puisque rien n’est simple dans la vie, autant choisir la complexité qui nous permettra de vivre en accord avec nous-mêmes…

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson au Théâtre Le Forum de Fréjus • Photos Pascalito

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Interview parue dans les éditions n°411 #1, #2, #3 et #4 du mois de février 2020

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