INTERVIEW

MC Solaar en interview

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Ce n’est qu’en prenant un peu d’âge que l’on s’aperçoit bien malgré nous que dix années peuvent passer à une vitesse folle ! MC Solaar comme ses premiers fans en ont fait l’expérience il y a tout juste un an avec la sortie du dernier album du rappeur, Géopoétique… Resté dans les mémoires de chacun grâce à ses opus Qui sème le vent récolte le tempo ou encore Cinquième As, il aurait été difficile de s’imaginer que dix ans séparaient Chapitre 7 et le titre Sonotone qui a marqué le retour de l’artiste. Fidèle à son style, son humour et sa verve, celui qui a participé à la naissance du rap en France n’est pour autant pas resté figé dans le passé… Proposant un son actuel et des thématiques qui nous touchent tous aujourd’hui, MC Solaar s’interroge sur le temps qui passe, la société, les idéologies stériles ou les rapports hommes-femmes…

 

MC SOLAAR en concert à Paris le 22 novembre • à Aix en Provence le 06 décembre  •  à Nice le 07 décembre

 


« C’est agréable de sentir qu’il y ades gens qui nous attendent… »


Morgane Las Dit Peisson : Cet été, tu nous as offert un concert plein air…

Claude MC Solaar   :   Un artiste qui joue en plein air est en général un artiste heureux et quand il est dans une région qui offre le soleil et la mer, il ne peut être que comblé ! (rires) Et puis, tous ces festivals estivaux sont, au-delà de la configuration du lieu, très différents des dates habituelles de tournée car ils proposent une succession de plusieurs artistes chaque soir. Ça oblige évidemment à adapter sa tracklisting à la durée et à l’ambiance mais aussi, quelques fois, à changer notre attitude pour interpréter des titres qui peuvent paraître graves avec le sourire. C’est réellement un moment où l’on est tourné à 100% vers les gens qui viennent alors que dans une salle fermée, ça peut être un peu plus complexe… C’est très enrichissant de passer de l’un à l’autre, ça permet de réinventer de petites choses.

Un retour très remarqué avec Géopoétique, dix ans après le précédent album…

L’accueil du public m’a vraiment rassuré c’est certain ! (rires) Car quand on propose un nouvel album, on se pose toujours des questions mais après 10 ans d’absence, c’est décuplé… Je me suis demandé si j’avais été oublié tout en ayant l’étrange sensation de repartir complètement à zéro… J’ai croisé des gens qui ne me connaissaient pas ou d’autres qui se rappelaient vaguement de moi pour mes premiers titres alors j’ai vite pris conscience que j’allais avoir du boulot ! (rires) Et à côté de ça, d’autres personnes me tapaient régulièrement sur l’épaule dans la rue avec toujours un petit mot gentil et positif en m’encourageant à revenir. C’est agréable quand on se replonge dans la création, de sentir qu’il y a des gens qui nous attendent…

Réaliser qu’on ne nous a pas oublié…

Quand, comme moi, on n’a rien fait pendant une dizaine d’années, on est extrêmement content et on se demande finalement pourquoi on s’est arrêté un jour… (rires) Très sincèrement, ça procure une joie immense, c’est touchant, c’est cool et ça rappelle, quand on en doute un peu, que la vie peut être très belle !

On a l’impression de retrouver un bon pote qui revient de l’étranger…

Pour moi non plus, il n’y a pas eu de sensation de rupture par contre, j’ai parfois remarqué un décalage point de vue générations… (rires) Mon premier morceau est sorti en 1991 et quand je suis revenu en studio, certains musiciens ne connaissaient pas Bouge de là, ils avaient comme référence mes albums des années 2000… En réalité, chacun, en fonction de son âge, de son histoire et de sa sensibilité a un souvenir différent sur un même artiste…

Prendre la décision de s’arrêter quand tout fonctionne…

Jeune, j’avais lu le bouquin de Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, et à un moment, j’y ai cru… À partir de cet instant là, j’ai un peu modifié ma vision de la vie et ça m’a appris à prendre mon temps pour faire les choses alors que dès mes débuts en musique, tout était allé très vite. Quand j’ai pris la décision de ralentir un peu le rythme, je m’étais fixé une petite année pour souffler et puis, le temps passe extrêmement vite, si vite que neuf ans se sont écoulés… En gros, ce livre est très bien quand on est ado mais il ne faut pas l’appliquer au pied de la lettre quand on vieillit sinon on dérive vite ! (rires)

Tu as fait partie des pionniers du rap…

Avec IAM ou NTM, on a été, c’est vrai, l’allumette du rap en France alors je ne peux être qu’heureux de voir qu’aujourd’hui, presque 30 ans plus tard, il a continué à évoluer sans cesse. Au début, on avait tendance à imiter ce qui se faisait aux États-Unis et petit-à-petit, les différentes générations de rappeurs qui sont arrivées ont apporté leurs propres personnalités, permettant ainsi à ce registre musical de s’enrichir continuellement afin de ne pas devenir le simple courant éphémère que certains s’imaginaient… Il y a de réels talents qui sortent continuellement comme Bigflo & Oli, Orelsan ou Soprano et ça fait du bien car ça permet au rap de vivre sa vie en traversant les décennies. 

Géopoétique, une poésie toujours assumée…

C’est vrai que j’ai toujours attaché énormément d’importance à l’écriture parce que cette étape, qui arrive juste avant de rapper, est jubilatoire ! On fait des assonances, on réfléchit au sens, au style et c’est un travail qui me plaît toujours autant. Au début de mon parcours, c’était très important de tenter de donner des lettres de noblesse à ce registre musical qui ne faisait pas l’unanimité et ça permettait également d’éviter la caricature… Un prof m’avait conseillé de ne pas tomber dans les stéréotypes et que pour y arriver, il fallait aller là où l’on ne m’attendait pas… Je crois que j’ai bien fait de l’écouter ! (rires)

Gainsbourg plane sur cet album…

J’avais envie de lui adresser une petite dédicace et de faire l’ego trip sur lui plutôt que sur moi… Je l’ai beaucoup écouté, il m’a inconsciemment influencé… Il a un côté surhomme lui qui a traité de politique, d’amour, de société, de poésie, de misère et qui l’a fait autant sur du reggae, que du rock ou du jazz… Il a rassemblé tous les aspects qui font aujourd’hui le meilleur des raps ! C’est un artiste essentiel et c’est avec l’âge et le recul que je l’ai compris…

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson pendant le Festival Les Aoutiennes de Bandol Photos Benjamin Decoin


Interview parue dans les éditions n°397 #1, #2 et #3 du mois de novembre 2018

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