INTERVIEW

Jane Birkin en interview pour Le Mensuel en 2013 Tournée Arabesque

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Jane Birkin

en interview 

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JANE BIRKIN
 
 
  

Tournée « Arabesque »

 

« Je suis heureuse d’avoir fait voyager

les chansons de Serge dans le monde entier

où j’ai pu expliquer ce qu’il représentait pour les Français… »

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Après avoir fait une tournée aussi triomphalement réussie qu’improvisée, après avoir parcouru les routes du monde entier, la douce Jane Birkin a pris la sage décision de s’octroyer (enfin) une petite pause. Mais à défaut de lui offrir beaucoup de repos, cette période d’accalmie devrait lui permettre de reprendre le chemin du 7ème art. Non pas que la compagnie des oeuvres de Serge Gainsbourg ne lui déplaise, ni qu’elle se soit lassée des sublimes réorchestrations orientales mais il est semble-t-il temps, pour l’artiste, de se recentrer sur elle-même et sur ses propres créations qui ne demandent, tout comme l’album Enfants d’hiver il y a cinq ans, qu’à voir le jour…

 

   

jane-birkin-interview-2013-BMorgane L : Vous revenez avec une « re-création » de la tournée Arabesque (qui fête ses 10 ans) sur la demande de Marseille-Provence 2013, ce doit être extrêmement gratifiant ?
Jane Birkin : C’est super ! En plus, c’est l’occasion de tous nous retrouver. Même Djamel Benyelles qui n’avait pas retouché à son violon depuis toutes ces années, a tout réappris pour l’occasion. Enfin c’est un virtuose donc il n’avait pas grand-chose à réapprendre ! (rires) Mais tout est magique, le show Arabesque est magique ! Les gens sont émus et gais à la fois. Pour Les clés de Paradis, les gens dansent et pendant les poèmes comme Dépression au-dessus du jardin, ils sortent les mouchoirs… c’est vraiment un show impeccable qu’a construit Philippe Lerichomme, une formidable comédie musicale qui, dès que Djamel entre après les trois passages au piano, nous fait tous décoller, c’est magique ! C’est très riche musicalement, on est cinq sur scène puisqu’on a même réussi à retrouver quelqu’un pour jouer du oud (NDLR : sorte de mandoline arabe à 11 ou 12 cordes), c’est du pur bonheur !

Mais ce spectacle n’était pas destiné à l’origine à vivre aussi longtemps…
Non en effet ! (rires) En 1999, Laure Adler m’a demandé si je voulais avoir une « carte blanche » à Avignon pendant une heure à l’occasion d’une retransmission en direct sur France Culture. J’ai été immédiatement saisie de panique ! (rires) Passer sur France Culture alors que n’en ai pas des masses… ça m’a effrayée ! J’ai vite appelé Philippe Lerichomme qui a eu l’idée de faire venir Djam and Fam, un groupe arabe qui lui semblait intéressant pour réaliser les orchestrations. Dès que je les ai entendu à la Maison de la Radio, j’ai compris que j’avais sous les yeux un trésor ! Je les ai embarqué à Avignon pour une nuit et ça a été un tel succès, que j’y ai vu la possibilité de faire un show. Et lorsque l’on a joué à l’Odéon, c’était carrément l’apothéose ! On a ensuite tourné pendant pratiquement cinq ans sans s’arrêter. C’est pour ça en partie que je vais arrêter la chanson pendant environ deux ans parce que même si ce sont des expériences prodigieuses, ça bouffe tout… Après le 22 décembre, c’est décidé, j’arrête pour deux ans. J’ai envie de refaire un peu de cinéma, de théâtre et surtout de pouvoir voir les gens qui me sont proches. Finalement, à force de parcourir constamment les routes, on se coupe du monde.

Dans ce spectacle, vous ne reprenez pas uniquement les titres de Serge Gainsbourg, vous les revisitez complètement à la sauce orientale. C’était important de donner un nouveau souffle à toute son oeuvre ?
Je n’y aurais pas pensé si ce n’était pas arrivé par hasard. Je pense que ces tonalités arabes collent aussi bien à l’oeuvre de Serge parce qu’il était lui-même juif, slave, originaire de Russie. Tout se touche. Les mariages juifs et les mariages arabes sont finalement très similaires. Et Serge était comme les gitans, comme tous ces peuples déracinés qui se mélangent, qui souffrent mais qui vivent. Quand il pleurait, il pleurait énormément et ensuite, il trouvait immédiatement un gag et tout à coup, faisait sortir des bulles de son nez avant de se remettre à rire aux larmes. C’est un peu tout son caractère ou ses caractères que l’on retrouve dans cette Arabesque. Je pense sincèrement que cela lui aurait beaucoup plu parce qu’il aurait été le premier à sortir son mouchoir mais aussi le premier à danser. Je crois qu’il aurait été très heureux…

Comment peut-on expliquer que les chansons de Gainsbourg restent aussi intemporelles, qu’elles plaisent à autant de gens aussi longtemps après leur création ?
Je pense qu’il ne s’est jamais abaissé pour les gens… Il s’imaginait que les gens allaient comprendre. Ses chansons sont d’une sophistication sans bornes, les rimes intérieures sont riches, les compositions des chansons sont extraordinaires et je pense que les Français ont compris qu’ils ont perdu un poète lors de sa disparition, comme l’étaient Baudelaire ou Apollinaire. Ils sont dans la même catégorie, ils boxent sur le même ring. Je pense que ses mots et ses mélodies sont universelles. C’est pour ça que l’on a pu donner, par exemple, des concerts complets à Hong-Kong devant deux mille personnes. Je pense que pour ce show là en particulier les gens sont aussi venus par curiosité, pour voir ce qu’on « fabriquait » avec ces musiciens. Je suis heureuse d’avoir fait voyager ses chansons dans le monde entier où j’ai pu expliquer ce qu’il représentait pour les Français.

Vous avez tourné dans le monde entier et pourtant, vous avez fait vos premiers pas sur scène à seulement quarante ans. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?
Avant Serge, je n’étais qu’une jeune fille de 17 ans, je n’existais presque pas. J’étais une sourde-muette. Le théâtre me faisait une peur bleue alors que ma mère était actrice. Je n’avais jamais songé à mettre mes pieds sur une scène avant que Patrice Chéreau me demande de jouer dans La Fausse Suivante. J’ai refusé catégoriquement en disant que je ne pourrais jamais dire les mêmes choses tous les soirs, que mon accent serait gênant et que je n’avais pas une voix assez puissante… J’ai trouvé toutes les excuses de la Terre et à chaque fois, il me répondait que c’était un faux problème. Alors je me suis vraiment mise au travail pour tenter de corriger tout ce qui m’effrayait à tel point qu’on a eu un grand succès avec Piccoli dans cette pièce.

Et quand plus tard on m’a proposé de faire le Bataclan, ça a été pareil, j’ai eu peur… Je pense que je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Sur scène, vous êtes face au public avec l’orchestre dans le dos, avec un écho monstrueux qui n’avait rien à voir avec le son des répétitions puisque cette fois-ci la salle était pleine. L’avantage d’une pièce, c’est que le public vous regarde sans que vous soyez obligée de vous adresser à lui, alors qu’en concert… J’ai eu l’impression d’avoir été prise de folie en acceptant ! Quelle horreur ! Finalement je suis restée un mois au Bataclan. Il n’y avait pas eu un siège de réservé à l’avance et on a fait complet tous les soirs ! (rires)

Dans la pièce L’ex femme de ma vie, on retrouve les deux facettes du jeu que vous nous avez fait découvrir toute jeune au cinéma, la comédie et le drame…
Oui c’est vrai et j’en étais assez fière. Cette pièce ne semblait pas sérieuse comme ça, mais il fallait donner l’impression d’être à bout de force, arriver à fondre en larmes pour trois secondes après, se mettre à pouffer de rire. J’étais très fière de ce que j’avais fait avec Thierry Lhermitte dans cette pièce écrite par Balasko. Je pense qu’en comédie, c’est peut-être ce que j’ai fait de mieux !

Quel regard vous portez sur la petite anglaise que vous étiez dans les années 60 lorsque vous avez débarquée…
Pour moi c’était une autre personne…

Et aujourd’hui, vous vous sentez plus anglaise ou française ?
Je ne sais pas trop. Quand on attaque les anglais, je les défends mais quand on attaque les français, je les défends aussi ! Je trouve mille qualités aux anglais, en particulier le civisme. Je reviens de Londres où on a fait le show et j’étais épatée de voir des policiers sans arme, d’observer la convivialité entre les gens, si tu tombes par terre, des gens viennent tout de suite te ramasser… Je suis très fière de ça. Mais quand j’arrive en France, je trouve aussi étonnant la manière qu’ont les gens de ne pas faire la queue, de contourner les règles et de tricher, ça me fait rigoler ! (rires) Les français ont un côté très individualiste. Je crois que c’est Van Karayan qui disait que « pour l’orchestre c’est un cauchemar, mais que pour les virtuoses c’est un rêve ». J’adore les français et je suis la première à les défendre. Quand je suis en Angleterre, je suis tellement peu connue que je ne peux finalement plus me sentir très anglaise. Je n’ai jamais fait de télé là-bas, je ne dois même pas être passée dans un journal, personne ne sait qui je suis et j’ai plutôt l’impression d’être une étrangère chez moi après avoir vécu quarante-huit ans en France. Alors que quand je débarque à la Gare du Nord, tout le monde me sourit, on me demande comment va Charlotte, on me parle de Lou… C’est tellement gai de vivre en France que je serais ingrate de ne pas le reconnaître !



Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson pour Le Mensuel
Interview parue dans l’édition n°343 de Décembre 2013
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