INTERVIEW

François Morel en interview

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MENANT SANS CESSE DE FRONT DIVERSES ACTIVITÉS ET DIVERS SPECTACLES, C’EST DANS LA PEAU DE JACQUES CHIRAC QUE FRANÇOIS MOREL – QUI RENDAIT HOMMAGE À RAYMOND DEVOS IL Y A ENCORE QUELQUES SEMAINES DANS J’AI DES DOUTES – VA DÉSORMAIS SE GLISSER. EN REJOUANT « LA GRANDE SCÈNE DU DEUX » DE L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE 1988 EN COMPAGNIE DE JACQUES WEBER, L’AMOUREUX DES MOTS SOULIGNE COMBIEN CEUX-CI PEUVENT MARQUER, VOIRE CHANGER, LE COURS DE L’HISTOIRE…

 

FRANÇOIS MOREL dans la pièce « 1988, LE DÉBAT MITTERRAND-CHIRAC »À DRAGUIGNAN LE 27 JANVIER • À MARSEILLE LE 02 FÉVRIER • À LA CIOTAT LE 03 FÉVRIER

 


« J’ai envie de réunir les gens… »


MORGANE LAS DIT PEISSON VOTRE CAPACITÉ À ALTERNER THÉÂTRE, MUSIQUE, CHRO- NIQUES ET SPECTACLES EST ASSEZ IMPRESSIONNANTE…

FRANÇOIS MOREL : Mais je suis un imposteur ! (rires) Honnêtement, vous m’auriez vu cet après-midi, allongé sur mon lit à essayer de trouver une idée pour ma prochaine chronique, je vous aurais beaucoup moins impressionnée ! (rires) Je crois que c’est juste le plaisir de faire tout ce que je fais qui m’insuffle l’énergie nécessaire et très franchement, c’est une chance tellement inouïe que de pouvoir inventer des spectacles, les jouer et remplir les salles, que ça stimule ! Et puis c’est sous-tendu par une es- pèce d’inquiétude… Je ne me dis jamais que c’est gagné et que ce sera formidable, je me dis qu’il faut que ça le soit et ça me redonne à chaque fois, l’envie d’y aller…

DES SPECTACLES HYBRIDES…

Je crois que c’est le prix de ma liberté… Comme le disait Arletty dans Les enfants du Paradis, « J’adore ça la liberté »… La mienne, c’est d’imaginer des spectacles un peu différents ou c’est d’oser à 50 ans, « faire » le chanteur et enregistrer un disque… Je crois que ça résulte d’un désir profond de ne jamais m’ennuyer ! Je ne me censure pas, je ne calcule pas et je laisse se greffer à mes idées d’origine des choses que je n’avais pas vraiment décidées…

VOUS OSCILLEZ ENTRE HUMOUR ET ÉMOTION…

Je ne cherche jamais, en effet, à écrire des choses uniquement comiques mais j’essaie qu’elles soient intéressantes… Dans l’album La vie (Titre provisoire), il y a, je trouve, une chanson assez emblématique de mon travail : Le petit préféré. J’adore par exemple ra- conter les derniers instants de vie d’une vieille dame, seule, qui attend un coup de fil qui ne vient jamais et qui appelle quelqu’un qui ne lui répond pas. C’est pathétique et douloureux et, à l’intérieur de cette chanson là, elle raconte un des épisodes d’Amour, gloire et beauté. Ce n’est pas passionnant et pourtant, c’est ça qui la raccroche à la vie… J’adore qu’on puisse se moquer un peu en étant complètement dans l’empathie… Je suis incapable de rire « de » quelqu’un, j’ai besoin de rire « avec » les gens…

À TRAVERS VOS SPECTACLES, VOUS SEMBLEZ CHERCHER UN SENS À LA VIE ET À CE QU’ON EN FAIT JUSQU’À CE QU’ELLE NOUS QUITTE…

J’ai la sensation que c’est exactement à ça que sert le théâtre… Profondément, tous les spectacles qui m’ont plu, en tant que spectateur, parlaient de ça, de ces grands sujets mais avec infiniment de pudeur, de légèreté et même de rire. Et puis, je crois qu’on se réunit tous au théâtre pour évacuer nos peurs et nos angoisses mais aussi pour réaliser que toutes nos petitesses, nos inquiétudes et nos faiblesses sont communes à tous ceux qui sont avec nous dans la salle et sur les planches… Donc en effet, à chaque fois que je monte sur scène, il y a une recherche de compréhension de notre raison d’être… Autant je peux parfois être polémique dans mes chroniques sur France Inter, mais le soir, au théâtre, j’ai envie de réunir les gens !

J’AI DES DOUTES, UN SPECTACLE HOMMAGE À DEVOS…

Raymond Devos occupait le plateau, faisait le chanteur puis le musicien, le jongleur, l’homme de mots, le mime et c’est ça que j’ai eu envie de retrouver… On pense souvent à la verve de Devos mais son talent était bien plus multiple que ça. Il s’est interrogé sur le rire d’une façon très particulière et je crois qu’en réalité, il avait la réponse à la fameuse question « Peut-on rire de tout ? »… Si l’on peut rire de la mort, de Dieu, de l’au-delà et de nos angoisses, c’est que l’on peut, en effet, rire de tout. Il riait du quotidien pour mieux s’en échapper et je crois que c’est la plus belle utilité du rire.

ET ON VOUS RETROUVERA ÉGALEMENT DANS LA PIÈCE 1988, LE DÉBAT MITTERRAND CHIRAC

C’est une proposition de Jacques Weber qui a d’ailleurs déjà joué les débats de 74 et 81 avec Jean-François Balmer. Puisqu’après avoir incarné Valéry Giscard d’Estaing, il avait envie de se glisser dans la peau de François Mitterrand, il m’a confié le rôle de Jacques Chirac. C’est du théâtre pur, c’est passionnant et c’est très surprenant, pour quelqu’un qui a suivi à l’époque le débat en direct, de réaliser que, trente ans plus tard, celui-ci a des vertus comiques formidables !

ON ASSISTE AU RÉEL DÉBAT ?

Rien n’a été modifié, il y a juste eu quelques coupes pour éviter que la pièce ne soit trop longue mais ce débat se suffit à lui-même car il a été aussi dense que marquant. Le dernier que l’on a connu serait beaucoup plus, à mon goût, difficile à mettre en scène tant il a été hystérique et hystérisé ! (rires) Celui entre François Mitterrand et Jacques Chirac propose une certaine tenue, un véritable argumentaire et une langue suffisamment soutenue pour qu’elle donne envie d’être écoutée avec intérêt.

UN ÉCHANGE PIQUANT…

Et d’ailleurs, certaines répliques sont restées dans les mémoires comme « Vous avez tout à fait raison Monsieur le Premier ministre » ou « Les yeux dans les yeux je vous le dis »… Ce qui est amusant, c’est qu’avec le recul et moins d’a priori qu’à l’époque, la conclusion de Jacques Chirac, par exemple, m’apparaît beaucoup plus humaniste que celle de François Mitterrand qui, de par sa posture, était très sûr de lui et avait – à raison – confiance en sa victoire. Réentendre cet échange, maintenant que l’on a le privilège de connaître la suite, permet de voir certaines choses sous un nouvel angle et peut-être de mieux comprendre des points de notre politique actuelle…

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson au Théâtre Anthéa d’Antibes lors de la représenta- tion de son spectacle « J’ai des doutes » • Photos Giovanni Cittadini Cesi


Interview parue dans les éditions n°398 #1, #2 et #3 du mois de janvier 2019

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