COUPS DE COEUR

Élie Semoun en interview pour son spectacle « Élie Semoun et ses monstres »

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« La fiction, je trouve, sauve un peu la vie… » Élie Semoun

 

Après une autobiographie et un ouvrage sur sa passion pour les plantes, Élie Semoun – qui assume toutes les facettes de sa personnalité – s’apprète à sortir son tout 1er roman d’amour Compter jusqu’à toi. Mais il ne s’est pas éloigné de la scène pour autant ! Sur tous les fronts, on le retrouvera en effet à Nice au mois de novembre comme maître de cérémonie d’une soirée caritative au profit de la recherche sur Alzheimer et à Sainte-Maxime le 29 octobre – pour l’une des dernières dates de sa tournée Élie Semoun et ses monstres

 

 


 

  • Élie Semoun avec son spectacle « Élie Semoun et ses monstres » au Carré de Sainte-Maxime le 29 octobre 2022
  • Élie Semoun avec le spectacle caritatif Memories à l’Opéra de Nice le 16 novembre 2022
  • Son roman Compter jusqu’à toi paraîtra le 06 octobre 2022 chez Robert Laffont

 

 

 


 

Morgane Las Dit Peisson : Vous serez sur scène à Nice avec Memories, une soirée au profit de la recherche sur la maladie d’Alzheimer…

Élie Semoun : C’est malheureusement une maladie que j’ai fréquentée de trop près… Mon père en est décédé alors ça me tient à coeur d’en parler pour sensibiliser le plus de gens possible. C’est une maladie qui touche aujourd’hui en France environ 900 000 personnes et dont on ne guérit pas, en tous cas pour le moment. C’est pour ça que ça me semble primordial d’aider les chercheurs à avancer. On ne trouvera certainement jamais de médicament miracle mais ce serait déjà merveilleux qu’on réussisse à retarder son évolution.

 

« C‘est insupportable de voir diminuer une personne qu’on aime…«  Élie Semoun

 

Une maladie psychologiquement et nerveusement dure pour l’entourage…

Les proches et les aidants souffrent horriblement en effet eux aussi car c’est insupportable de voir diminuer une personne qu’on aime… Voir mon père confondre un tournevis et un marteau, ça peut paraître ridicule comme exemple, mais ça m’a transpercé le coeur tellement il était brillant… Quand on en est atteint, on finit par oublier des mots, des noms, des souvenirs, des gens et puis il arrive un moment où l’on ne sait plus ce qu’on doit faire, on ne sait plus s’habiller ni même aller aux toilettes… Et quand on est aidant, ça fait mal d’assister à ça, sans compter que ça aiguise notre patience. Devoir répéter sans cesse les choses, surveiller en permanence et s’énerver en ne réalisant pas que le malade ne comprend pas quelque chose qui nous semble si simple, c’est épuisant nerveusement.

 

 

Vous avez réalisé un documentaire sur votre père…

En toute humilité, j’ai l’impression qu’il a aidé des gens à se sentir moins seuls et surtout que ça leur a permis de déculpabiliser un peu. C’est une maladie usante et on le voit dans le documentaire, je m’énerve régulièrement contre mon père parce qu’il ne comprend rien et que moi ça me dépasse à ce moment-là… Je m’exaspère, je m’impatiente, je le secoue, je lui fais des reproches… C’est horrible à vivre mais le pire c’est de se sentir coupable ensuite de s’être énervé alors qu’il n’y était strictement pour rien…  

Filmer, ça permet de témoigner tout en se mettant légèrement à distance…

Je me suis caché derrière ma caméra et ça m’a permis, comme un filtre, de m’échapper de cette dure réalité… C’est en ça que la fiction, je trouve, sauve un peu la vie et c’est pour ça que j’ai autant besoin de créer à partir de ma matière, de mes expériences. Ça a été également le cas dans mon roman d’amour Compter jusqu’à toi qui sortira le 06 octobre prochain chez Robert Laffont… Il m’a été inspiré par un « drame » que l’on a tous vécu : une rupture…

 

« Ils ont tous quelque chose de moi, de ce que je rejette ou de ce qui me fait peur…«  Élie Semoun

 

Et c’est le même mécanisme avec vos spectacles…

C’est comme si retravailler une matière douloureuse me permettait d’apprendre à mieux vivre avec elle, voire à m’en défaire. Ça peut prendre plein de formes différentes entre le cinéma, la musique, l’écriture ou la scène et c’est ça qui est excitant ! Dans mes spectacles par exemple, je recherche le rire à travers des personnages moches, méchants ou idiots qui ne sont finalement que mes « monstres » à moi ! Ils ont tous quelque chose de moi, de ce que je rejette ou de ce qui me fait peur. Quand on est artiste, il faut apprendre à s’exprimer sans complexe et j’ai remarqué au fil des années que plus on va au fond de soi, plus on a l’impression d’être impudique et plus c’est universel.

 

 

Élie Semoun et ses monstres

Ce spectacle date déjà de 2019 et forcément, vu le contexte de ces deux dernières années, la tournée a pris un peu de retard. Là, il est en fin de vie. Je l’aime énormément mais je veux l’arrêter car je déteste avoir l’impression de me répéter… Il est saignant mais émouvant en même temps, je vais à la fois loin et très « près » avec lui. Je parle de mes parents qui sont décédés, de djihadisme, de pédophilie, de handicap mais aussi de choses super légères. Pour susciter le rire, j’ai besoin de cet équilibre-là.

 

« La création, c’est une jouissance intellectuelle incroyable.«  Élie Semoun

Vous créez sans cesse de nouveaux mondes inspirés du nôtre…

La création, c’est une jouissance intellectuelle incroyable. Quand j’ai commencé à écrire mon roman, j’étais dans une sorte de « transe » cérébrale. Pendant 3 ou 4 mois, j’y pensais tout le temps, je ne lâchais pas mon ordinateur et j’ai écrit d’une manière fluide mais surtout vitale, comme si ma vie en dépendait… J’ai un besoin viscéral de créer des mondes et une certaine poésie… C’est un peu ce qu’il me manque dans de nombreux spectacles d’humour en ce moment. Ce n’est pas la forme du stand-up qui me dérange, c’est l’absence d’émotion et d’évasion que je regrette. Quand je parle de racisme, bien sûr que je me réfère à une abjecte réalité mais je lui apporte un point de vue, une distorsion, je propose un ailleurs. Faire simplement des vannes sur ce même fait d’actualité, ça ne m’intéresse pas.

 

 

« Je suis déçu de ce qu’on est en train de devenir…«  Élie Semoun

 

L’interdiction de jouer, la perte de votre père, ça a modifié ce spectacle ?

Je ne pense pas que ça se ressente dans ce spectacle mais ce qu’on a vécu a accentué la colère que je ressentais… Ça a été pour moi, comme pour beaucoup de gens, une période horrible ! La frustration de ne pas pouvoir jouer, l’incompréhension de mon père à qui je ne pouvais plus rendre visite en Ehpad, le sentiment d’abandon qu’il a dû ressentir quand il est parti, la bienpensance, la pensée unique, le jugement des gens… On nous avait promis un monde d’après « meilleur » alors que j’ai la sensation que la société n’évolue pas dans le bon sens. Elle manque de plus en plus de nuance, soit on pense « bien », soit on pense « mal » et si c’est le cas, on mérite la vindicte populaire et médiatique… Je suis déçu de ce qu’on est en train de devenir… Jusqu’à présent je pensais qu’on pouvait rire de tout mais maintenant, je sais que ce n’est plus le cas. Les idiots – ceux qui font la part belle aux pensées courtes et caricaturales – ont gagné et ce qui m’inquiète, c’est que si on n’inverse pas la tendance, on vivra comme aux États-Unis, en faisant des procès à foison, en ayant peur de tout, en étant extrêmes et intolérants…

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson pour Le Mensuel / Photos Pascal Ito / interview dans Le Mensuel d’octobre 2022

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