CONCERT

Daniel Auteuil en interview pour son album « Si vous m’aviez connu » et son spectacle musical « Déjeuner en l’air »

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« Je fonce comme un jeune homme car je n’ai pas une minute à perdre ! »

 

Depuis presque 50 ans, on aurait pu croire tout savoir de ce comédien qui, entre cinéma, télé et théâtre, a enrichi nos vies et nos imaginaires à travers les dizaines de rôles à qui il a prêté son regard doux et sombre mais aussi sa voix, rieuse et pénétrante à la fois. Et pourtant… Revenant à des premières amours que le succès de comédien lui avait fait mettre de côté, Daniel Auteuil a surpris son public en osant se jeter corps et âme dans un projet musical et intime sorti, non sans une pointe d’humour, sous le nom de Si vous m’aviez connu. Joli préambule à cet album plein de surprises, de poésie et de douceur, ce titre souligne à merveille qu’on ne connaissait pas si bien que ça l’artiste qu’on a tant aimé dans Jean de Florette, Les sous-doués, La fille sur le pont, Le huitième jour, Le placard ou encore Nos femmes !

Dans un « chanté parlé » mélodieux, presque murmuré, Daniel Auteuil met en valeur la beauté et la profondeur de m ots tantôt puisés chez des poètes disparus, tantôt couchés sur le papier par un interprète qui a tellement pris goût à l’exercice qu’il est en train de travailler à un prochain opus… 

Un répertoire et un spectacle à découvrir exclusivement en Région Sud au Théâtre Anthéa d’Antibes le 08 mars prochain.

 


🎟️  Daniel Auteuil pour son album « Si vous m’aviez connu » et son spectacle musical « Déjeuner en l’air » à Antibes au Théâtre Anthéa le 08 mars 2022 à 20h00


 

 

Morgane Las Dit Peisson : On vous retrouve cette fois-ci sur scène en tant que chanteur mais on vous découvre également auteur…

Daniel Auteuil : L’écriture est quelque chose qui m’est familier depuis l’enfance. C’est un moyen d’expression auquel j’ai eu recours – comme le dessin, la poésie et la littérature – très jeune… J’étais absolument nul en maths et en sciences – je dois reconnaître que je n’en avais strictement rien à foutre (rires) – alors j’ai fait partie de ces enfants qu’on disait un peu rêveurs. Ce qui m’a immédiatement attiré, ça a été les mots et la musique bien sûr ! Mes parents étaient artistes lyriques et à 4 ans, je jouais déjà le fils de Madame Butterfly sur scène donc on peut dire que je suis né dedans ! (rires) La musique a toujours été présente au fond de moi, elle a juste ressurgi quand je suis tombé sur les poèmes de Paul-Jean Toulet qui avait une écriture très moderne. C’est à ce moment-là que je me suis remis à écrire des textes à mon tour.

 

 

Vous serez le 08 mars (date de la Journée de la femme) sur la scène du Théâtre Anthéa d’Antibes avec – entre autres – le morceau Rouge indigo que vous avez justement écrit…

Écrire sur la condition des femmes, ça ne se réfléchit même pas, à un moment ça s’impose… C’est comme une douleur qu’on porte en soi, voire une culpabilité d’être un homme qu’on a envie d’extérioriser… Dans Rouge indigo, je raconte l’histoire de quelqu’un qui subit les violences de son compagnon peut-être parce que je cherche des réponses… Je n’arrive pas à comprendre comment de telles choses peuvent être possibles alors ce n’est ni une revendication, ni un témoignage mais juste un besoin, en tant qu’homme, d’en parler. 

 

 

« Il me fallait une certaine dose d’inconscience pour me lancer là-dedans ! »

 

Le déclic de l’album Si vous m’aviez connu est venu avec l’ouvrage de Paul-Jean Toulet qui comportait un petit mot de votre maman précisant « à lire quand tu seras grand ». Il fallait avoir du vécu et de la maturité pour oser se lancer dans ce projet musical ? 

Je crois que c’est tout l’inverse ! (rires) Il me fallait une certaine dose d’inconscience pour me lancer là-dedans ! (rires) Mais c’est mon caractère… Artistiquement, je n’ai jamais pu m’empêcher de faire les choses qui m’inspiraient. Chanter, ce n’est pas nouveau pour moi mais le fait de composer et d’être mon propre auteur, c’est intimidant. Me retrouver (en partie) dans les mots de Paul-Jean Toulet comme j’ai pu reconnaître – en tant qu’acteur – des facettes de moi dans chacun de mes rôles, c’était un peu plus « confortable ». Claude Sautet appelait ça « la face cachée de l’iceberg ». Je ne ressemble pas tellement à cet homme qui parle si bien des femmes et d’amour qu’on en oublierait presque qu’il aimait plus après que pendant ! Il a écrit de très belles choses dans lesquelles je ne me suis pas reconnu mais qui m’ont touché et m’ont donné l’envie d’en parler. 

« Quand l’âge, à me fondre en débris, 

Vous même aura glacée

Qui n’avez su de ma pensée

Me sacrer les abris »

Je ne pouvais pas rester insensible à de tels mots et sans m’en rendre compte, je me suis lancé ! J’ai bien conscience qu’il me faudrait au moins 10 ans avant d’être reconnu comme auteur-compositeur – je n’en aurais sûrement pas le temps – alors je fonce comme un jeune homme car je n’ai pas une minute à perdre ! (rires) Et puis, contrairement à un vrai « débutant », j’ai le privilège que le public ait répondu à cette invitation et soit là. Il vient par curiosité avant tout mais ça me va ! 

 

 

Le public vient surtout par confiance et par amitié. Vous faites partie de nos vies depuis presque 50 ans ! Pour moi, ça a débuté avec Les sous-doués et Apprends-moi Céline mais d’autres auront d’autres souvenirs… On a naturellement envie de découvrir vos nouveaux projets.

C’est vrai que j’ai cette chance incroyable d’avoir pu tisser sur le long terme une relation durable avec le public et j’ai conscience que c’est quelque chose de magnifique. En revanche, ce n’est pas parce que j’ai conscience que ce lien existe que je ne dois pas donner le meilleur de moi à chaque fois. Je respecte trop tous ces gens qui me suivent et me soutiennent pour courir le risque de les décevoir un jour ! 

Grâce à eux, je suis heureux de faire ce spectacle même s’il m’arrive parfois dans la nuit de me réveiller (voire de ne pas m’être endormi) en me disant que je suis complètement fou de m’être lancé dans cette aventure ! (rires) Il suffit d’ailleurs que j’arrive sur scène et que j’aperçoive tous ces visages bienveillants pour que le plaisir soit plus grand que la peur que j’éprouve !

 

 

Je regarde souvent The Voice car au-delà de savoir quel fauteuil va se retourner, ce qui me touche profondément c’est l’espoir, la passion et la pureté de ces jeunes artistes qui disent ne pas pouvoir vivre sans musique. Quand j’étais jeune homme, de la même façon, j’étais persuadé qu’il suffisait de vouloir quelque chose très fort pour que ça se réalise alors qu’en réalité, il y a toute une somme de facteurs qui rentrent en ligne de compte. L’envie et le travail peuvent être présents mais le talent et la chance ne sont pas toujours au rendez-vous pour autant… C’est cruel mais il n’y a que la vie qui peut enseigner ça… 

Malgré tout, j’en suis la preuve vivante, on peut conserver la même joie et le même désir au fil des années. Je suis toujours aussi heureux et comblé à l’idée de monter sur une scène ou de jouer devant une caméra. J’ai une relation avec mon métier qui est restée très juvénile et c’est, je pense, ce qui me permet d’encore tester des nouveautés et de repousser un peu plus loin mes limites.

 

 

La grosse nouveauté est que contrairement à d’habitude, vous ne vous présentez pas sur scène dans la peau d’un autre…

C’est l’énorme différence avec ce spectacle, je monte sur scène avec ma peau à moi, mes musiques, certains de mes textes, mes émotions… Pour moi qui me suis tout de même planqué toute ma vie derrière des personnages, je dois avouer que c’est intimidant ! (rires) « Heureusement », j’ai une écriture un peu stylisée qui me permet, tout en étant sincère, de ne pas être trop frontal mais ça reste, de près ou de loin, de moi dont il s’agit… Le faux-monnayeur est par exemple le jeune homme que j’ai été et dans le prochain album que je suis en train d’écrire, je vais me dévoiler de plus en plus… C’est en effet un nouvel exercice même si je crois que ce que je dévoile était perceptible tout au long de mes rôles successifs.

Spectacle musical ou concert ?

En toute franchise, c’est un spectacle tout simplement parce que je n’ai pas osé l’appeler concert ! (rires) Ça en dit long sur la confiance que j’ai en moi dans ce domaine ! (rires) Mais en réalité, c’est bien un concert…

Un Déjeuner en l’air qui fait penser au Déjeuner sur l’herbe

C’est un titre que j’ai piqué à ma femme qui est peintre et qui a également une galerie donc c’est vrai que l’art pictural n’est pas très loin… Elle avait organisé sous ce nom une exposition avec des graphistes et il m’a plu immédiatement ! Déjeuner sur l’herbe m’a aidé à assumer ce spectacle en y invitant des poètes disparus comme si je les conviais à déjeuner quelque part entre le ciel et la terre…

 

 

« Dans tous ce que je fais, il y a énormément d’affectif, je ne sais pas fonctionner autrement… »

 

Vous avez choisi un maître aux lumières, Jacques Rouveyrollis…

Je l’ai connu sur la comédie musicale Godspell. Ça a été mon tout premier spectacle à Paris, en 72, avec Dave et Armande Altaï. J’ai toujours été un peu rêveur et déjà à l’époque, je m’étais imaginé que si un jour je faisais un concert, ce serait Jacques que j’appellerais pour la mise en lumière. Ça a mis un certain temps mais j’ai atteint mon objectif ! (rires) Et de la même façon, je suis allé chercher des techniciens que j’avais connus il y a longtemps… 

Dans tous ce que je fais, il y a énormément d’affectif, je ne sais pas fonctionner autrement car j’ai besoin d’être entouré de gens bienveillants que j’admire professionnellement et que j’aime humainement. Il y a certainement derrière ça un besoin d’être réconforté…

 

 

Dans cet ordre d’idée, on peut évoquer la présence de Gaëtan Roussel à vos côtés…

Je connaissais davantage le chanteur de Louise Attaque que Gaëtan Roussel lui-même quoi que j’aimais beaucoup les chansons qu’il écrivait aussi pour les autres mais, quand nous nous sommes rencontrés par hasard, quelque chose en lui m’a plu immédiatement ! Ce mélange de force et de fragilité, sa timidité, son élégance, sa gentillesse et son éducation m’ont naturellement laissé entendre que quelque chose pouvait nous rapprocher. 

 

 

Je lui ai fait écouter ce qui à l’époque n’était pas un album mais un spectacle – certes sympathique mais pas abouti – que j’avais commencé à tourner dans le sud avec un guitariste. Je désirais avoir son avis pour en faire quelque chose d’un peu plus professionnel alors il a écouté mes morceaux et par bonheur, ils lui ont plu. À l’arrivée du Covid et des confinements, j’ai eu envie de retravailler toute cette matière pour en faire un album et là, j’ai découvert quelque chose que je ne connaissais pas, le travail en studio. Il y a quelque chose du laboratoire et du sorcier là-dedans, j’ai adoré faire ça ! (rires)

C’était il y a environ deux ans et depuis, nous avons découvert que nous étions presque voisins et surtout, nous sommes devenus amis… Il a été rigoureux et bienveillant, j’ai une grande confiance en lui.

 

 

« Cette aventure musicale et scénique est un bel aboutissement… »

 

Est-ce qu’être sur scène dans ce spectacle ne réunit pas tout ce que vous aimez faire, de la réalisation à l’interprétation en passant par l’écriture et la bande-son ?

C’est exactement ça, c’est un peu comme un petit film vivant qui se tourne chaque soir sur scène… Cette aventure musicale et scénique est un bel aboutissement qui me permet de me réinventer en partant vers d’autres choses tout en « exploitant » ce que la vie, jusqu’à présent, m’a appris… 

Ça a donné vie à un projet hybride et hors mode, plein d’une poésie et d’une douceur qui nous font cruellement défaut en ce moment…

Même si on ne subit pas (pour le moment) dans notre chair ce qui se passe à nos frontières, ça nous perturbe forcément, ça nous mine, ça nous attriste… Voir aujourd’hui des gens quitter leurs maisons la peur au ventre aux portes de l’Europe, c’est affreux et insoutenable. Bêtement, je ne pensais pas qu’un jour on pourrait revoir ça aussi proche de nous, bien qu’en y regardant de plus près, les guerres ne nous aient jamais vraiment quittés. Ce sont la médiatisation et la faible distance qui nous obligent à ouvrir un peu plus les yeux… Je ne suis pas doué en géopolitique donc je ne peux être que malheureux et inquiet pour toutes ces personnes qui subissent tant de violence…

Bien sûr, aucune chanson ne résoudra jamais rien mais si, à ma mesure, je peux apporter une infime bulle de douceur et d’évasion aux gens, je me dis que je n’aurais pas été complètement inutile…

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson pour Le Mensuel / Photos Laura Gilli

 


Interview parue dans Le Mensuel n°430 d’avril 2022

 

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