Le Mensuel
CINÉMA
Valérie Donzelli en interview pour son film « À pied d’œuvre »
« On ne peut pas faire l’économie de ce que l’on est… » Valérie Donzelli
Rencontrée au festival Cinéroman, juste après avoir été récompensée à la Mostra de Venise, la comédienne et réalisatrice, Valérie Donzelli a choisi de repasser derrière la caméra pour un coup de cœur littéraire : « À pied d’œuvre ». Écrit par Franck Courtès, cet ouvrage (bien que les noms des personnages aient été modifiés) raconte un épisode de sa propre vie. Photographe à succès, il décide – malgré l’incompréhension de ses proches – de devenir écrivain. Rapidement fauché, il enchaîne les petits boulots payés au lance-pierre, les notes de « satisfaction » sur les applications, la pression et le manque de respect de ceux qui ne connaissent pas la galère… Un film à mi-chemin entre le biopic, le documentaire, l’autoportrait et la fiction, empreint d’une grande sensibilité et surtout d’un réalisme troublant et inquiétant…
Valérie Donzelli en interview pour son film À pied d’œuvre
interview / cinéma / comédie dramatique
- le 04 février 2026 au cinéma / 1h32
- de Valérie Donzelli
- avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen…
Morgane Las Dit Peisson : Réaliser et adapter…
Valérie Donzelli : C’est un exercice complexe d’adapter un ouvrage… On a une matière première et un socle sur lesquels on peut s’appuyer et dont on peut s’inspirer un peu, ou beaucoup. On est assez libre de faire ce qu’on veut mais personnellement, lorsque j’ai envie de mettre en images un livre, c’est que la sensibilité de son écriture m’a touchée. Alors j’ai tendance à essayer de partager ce que j’ai éprouvé… C’est hyper important pour moi de ne pas dénaturer l’œuvre !
Une histoire particulière puisque c’est celle de l’auteur…
Ce qui m’a aidée, c’est que j’ai lu La dernière photo – le livre qui fonctionne comme un complément d’À pied d’œuvre – et que je n’étais pas très loin de ce que ressentait le personnage… Je comprenais cet endroit-là, ce besoin de radicalité, cette prise de conscience qu’à un moment donné, ma vie n’avait plus de sens. Il fallait que je retrouve ce pour quoi j’étais faite, c’est-à-dire écrire sans me fourvoyer… C’est quelque chose que je connais de façon intime mais, de toute façon, je pense que quand on fait un film ou qu’on écrit un roman, on ne peut pas faire l’économie de ce que l’on est.

Un parcours personnel qui se fait le miroir de la société d’aujourd’hui…
C’est très juste, l’histoire du personnage de Paul s’inscrit à une époque donnée et, au-delà de ses enjeux intimes, c’est ça que je trouvais passionnant. C’était l’occasion de faire une œuvre politique – dans le sens premier du terme -, sans être dans une revendication parce que ce n’est pas mon registre. En revanche, avec mes petits outils, j’avais envie de livrer mon observation du monde dans lequel on est… Il est difficile, il n’y a plus vraiment de cadre, les frontières sont très floues dans de nombreux domaines et évidemment, le monde du travail en pâtit beaucoup… Je ne sais pas vers quoi on va, mais on vit une telle révolution à la fois industrielle et culturelle, qu’on est tous complètement dépassés… Tout est si rapide qu’on ressemble à des poulets sans têtes !
Nos armes, c’est de nous raccrocher à nos convictions, à quelqu’un, à une vision des choses, à ce qu’on a envie d’inscrire. Une œuvre, quelle qu’elle soit, reste visible et témoigne de l’esprit et de l’humeur d’un moment. Je le dis avec des pincettes parce que je ne me prétends de rien, mais le cinéma qu’on fait aujourd’hui rend évidemment compte de notre époque. Raconter ce qu’on vit, c’est notre mémoire collective, c’est lutter contre le cynisme et l’oubli…

Ça montre l’ubérisation de notre société avec ces travailleurs sous-payés à qui la « liberté » de ne pas être salariés coûte cher…
C’est la précarité qui nous fait accepter l’inacceptable, on passe en mode survie… C’est pour ça qu’il y a autant d’abus, on est en train de retomber dans un rapport de domination…
© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson au Negresco à Nice pendant le festival Cinéroman pour Le Mensuel / Photo Le Mensuel – Manuel Moutier – Christine Tamalet
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