INTERVIEW

Patrick Timsit en interview

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Patrick Timsit nous a habitués jusque là à des seuls en scène humoristiques bien qu’au théâtre, entre Inconnu à cette adresse et Les derniers jours de Stefan Zweig, il nous ait laissés découvrir une facette plus sombre et plus profonde de sa personnalité… Dans l’adaptation scénique du Livre de ma mère d’Albert Cohen, c’est ce pan, plus sérieux et plus grave qui refait surface. Tombé, il y a une trentaine d’années, sur cette déclaration d’amour d’un fils à sa mère disparue, le comédien l’a toujours gardée dans un coin de sa tête jusqu’au moment où il se sentirait suffisamment prêt à lui donner corps et âme sur scène. 

PATRICK TIMSIT dans « Le livre de ma mère » au Théâtre Intercommunal Le Forum de Fréjus le 24 novembre 2018 • à l’Opéra Comique de Paris le 20 janvier 2019 (Représentation au profit du SAMU Social International avec la participation exceptionnelle de la chanteuse Kimberose)


« C’est peut-être mon spectacle le plus intime bien qu’il n’ait pas été écrit par moi… »


Morgane Las Dit Peisson : Jouer à Marseille et dans le midi Le livre de ma mère est riche de sens…

Patrick Timsit C’est certain que Marseille est une jolie référence dans cette tournée puisqu’Albert Cohen y est arrivé à l’âge de cinq ans et que sa mère y est décédée. C’est une ville extrêmement importante pour lui car elle représente autant son enfance que tous les souvenirs qu’il a avec sa mère… D’ailleurs quand il quittera Marseille, il quittera également sa mère et dans son ouvrage, on ressent bien que les remords et les regrets du temps qu’il n’a pas passé avec elle surviennent dès son arrivée à Genève.

Une mère avec qui il n’a pas toujours été tendre…

Il évoque même une certaine maltraitance vis-à-vis d’elle bien que sa « victime » ait été consentante… C’était elle, la mère, qui tenait les ficelles même s’il se plaisait à l’appeler « servante », « esclave » ou « sainte poire » ! Elle lui donnait tous les droits comme c’est souvent le cas dans l’éducation méditerranéenne des « mères juives » sans pour autant en faire un « enfant roi » comme on l’entend de nos jours… Aux États-Unis, par exemple, l’enfant roi est un enfant à qui l’on ne peut plus rien dire, un être assez insupportable et sutout très fragile qui, ne connaissant aucune obstruction à ses volontés, s’effondre devant la moindre difficulté. Chez Albert Cohen, c’est très différent car il a bénéficié d’une réelle éducation avec des règles tout en ayant une mère très possessive. 

Il n’y a pas que de doux souvenirs d’enfance…

Le livre de ma mère parle évidemment de souvenirs d’enfance mais c’est également un ouvrage de deuil… Il débute avec quelques scènes du quotidien, évoque cette arrivée à Marseille en tant qu’immigré que j’ai connue aussi, il parle de ce regard qu’ont sur sa mère et lui les « autres » à la terrasse des cafés, de ce besoin de relations humaines et de cette sensation d’être « un rien du tout social »… Et puis arrive le questionnement sur la vie, la mort, la perte d’un être cher et la façon dont on continue à le faire vivre à travers nous. 

Ce livre est une véritable rencontre…

Je l’ai rencontré par hasard à 22 ans, à mes débuts dans l’atelier de théâtre après avoir quitté l’immobilier. Je cherchais des textes à présenter et quand je suis tombé sur Le livre de ma mère, j’ai compris que lui et moi avions un rendez-vous… Il y a des paragraphes importants dans ce livre et des phrases terribles comme « Chaque homme est seul, tous se fichent de tous et nos douleurs sont des îles désertes » qui témoignent de l’état psychologique dans lequel était Albert Cohen en l’écrivant.

La place de la religion…

Albert Cohen fait partie de ces athées un peu bizarres – que j’aurais tendance à rejoindre de temps en temps – qui sont persuadés qu’il n’y a pas de paradis mais qui s’adressent constamment à Dieu ! (rires) Ce qui est sûr, c’est qu’il connaît en revanche bien les hommes lui qui a évolué dans le monde de la diplomatie… Il parle de ces « frères humains en misère et en superficialité » qui passent leur temps à évoquer leurs micmacs politiques périmés alors que face à ça, il y a l’amour inconditionnel de sa mère. C’est autobiographique mais là où le livre s’élargit, selon moi, c’est qu’il parle de la vie comme d’une farce… C’est ce que j’ai tendance à penser moi aussi… On arrive sur terre tout en sachant qu’on va mourir et au milieu de ce début et de cette fin, on se démmerde tous comme on peut ! (rires) Il rappelle qu’il faut sourire pour « escroquer » son désespoir, sourire jusqu’à en crever et ça aussi, c’est complètement moi ! Je me retrouve profondément dans ce type de masque…

Un être dépressif ?

Je ne suis pas certain qu’il s’agisse réellement de dépression quoi que je ne sois pas tout à fait contre… La dépression pose problème si on lutte contre mais si on apprend à vivre avec ça devient notre personnalité ! (rires) Albert Cohen était plutôt, je crois, un déprimé, un personnage cynique qui passait de brillante réception en brillante réception.

Une trentaine d’années entre la rencontre et l’interprétation du texte…

J’ai attendu trente ans pour le jouer sans le jouer… Si je me suis autorisé à le faire avec autant d’inconscience que de courage, c’est que j’ai laissé le temps passer et que je suis tombé sur Dominique Pitoiset, le metteur en scène, qui a été une évidence pour moi. J’aime profondément ce livre alors je voulais en être à la hauteur, ne pas le desservir et ne pas décevoir les gens qui comme moi se sont attachés à ce texte. Je suis soulagé que ce projet se soit aussi bien passé et que les ayants droit l’aient apprécié aussi.

J’ai eu besoin d’une maturité professionnelle mais aussi d’une certaine compréhension de la vie et de l’amour que l’on peut avoir pour celle-ci. Il faut aimer la vie pour la vivre avec autant d’élégance que cet homme qui a accepté de donner, une seule fois dans son existence, une interview à un Bernard Pivot qu’il a reçu chez lui en robe de chambre… (rires) Il y a tout un art de vivre derrière les mots et le comportement d’Albert Cohen.

Le texte sur scène…

C’est du pur Albert Cohen sur scène mais, pour le rendre plus direct et plus contemporain, on a choisi des extraits, transformé les temps, utilisé, parfois, des synonymes quand le terme d’origine était un peu trop compliqué et gommé les références temporelles afin que l’adaptation parle aux gens d’aujourd’hui. 

Un texte qui a un impact sur le public…

Les deux derniers paragraphes s’adressent d’ailleurs aux fils des mères encore vivantes qui ont trop souvent tendance à oublier que leurs mères sont mortelles… Albert Cohen espérait, à travers son écriture, être utile et humblement, à travers mes spectacles, c’est ce que j’essaye de faire également… En sortant de la salle beaucoup de spectateurs appellent leur mère ou un proche juste pour le plaisir de les entendre et ça me touche énormément car je réalise à ce moment là que l’émotion est véritablement passée.

Seul sur scène…

C’est peut-être mon spectacle le plus intime bien qu’il n’ait pas été écrit par moi… Avec lui on rentre dans une partie de ma vie et de mes secrets. C’est une partition un peu spéciale où je ne suis pas à la recherche du rire et c’est aussi différent de ce que je fais d’habitude qu’agréable. C’est un exercice qui apprend à transformer des silences en suspens mais jamais en longueur. Il faut réussir à suspendre le temps pour rester dans l’émotion et ça, quand on y parvient, c’est aussi puissant qu’un rire !

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson au Sofitel Vieux Port de Marseille • Photos Gilles Vidal


Interview parue dans les éditions n°398 #1, #2 et #3 du mois de décembre 2018

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