INTERVIEW

Christophe Willem en interview

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Sur le papier, dresser le portrait de Christophe Willem apparaît plutôt simple : douze ans de carrière et autant d’années de succès, des collaborations avec Zazie ou Jean-Jacques Goldman, des salles pleines, cinq albums certifiés d’or, de platine ou de diamant… Tout semble lisse et sans encombre mais, si l’on se rappelle bien du titre avec lequel il s’est fait connaître – Double je -, le jeune homme y annonçait déjà clairement sa volonté farouche de ne suivre que ses envies et ses inspirations quitte à prendre le risque de déplaire. Douze ans plus tard, le style s’est affirmé, la voix s’est sublimée et les thèmes abordés se sont intensifiés mais Rio prouve que si le temps a passé et que les expériences se sont accumulées, rien n’a empêché l’artiste de conserver une certaine douceur dans le regard qu’il pose sur le monde qui l’entoure… Réaliste mais optimiste à la fois, cet amoureux de la vie et des gens a choisi de croire que rien n’était jamais joué ni perdu d’avance…

 

CHRISTOPHE WILLEM dans « Rio tour » à Sanary sur Mer le 09 novembre • au Cannet le 10 novembre

 


« On a perdu de vue l’essentiel… »


 

Morgane Las Dit Peisson : La tournée Rio Tour a l’air de se prolonger…

Christophe Willem : Elle a débuté en mars, s’est poursuivie sur les festivals et va en effet courir jusqu’en avril prochain alors qu’elle était censée s’arrêter à l’automne donc je ne me plains pas du tout, c’est signe que le public est au rendez-vous et c’est très rassurant pour un artiste ! L’industrie de la musique connaît un tel bouleversement qu’il est de plus en plus compliqué de pouvoir imaginer la vie qu’aura un album donc je suis vraiment conscient d’être chanceux…

L’album n’est plus tellement une fin en soi…

J’en ai l’impression, désormais il est un peu plus considéré pour ce qu’il est : un support. Ce qui compte, ce n’est plus de compter le nombre d’albums vendus mais de toucher des gens en live. Le monde virtuel a pris tant d’ampleur que l’on a de plus en plus besoin de se retrouver en « vrai » et de se créer des souvenirs ensemble. 

Au même titre qu’une femme peut passer d’un jean à une robe de soirée, l’album Rio propose deux visions de plusieurs titres… 

C’est complètement la façon dont je vois les choses ! (rires) J’aime revisiter des morceaux pour en dévoiler les différentes lignes de lecture car celles-ci, selon moi, ne s’opposent pas mais se complètent… Une version peut mettre l’accent sur le rythme et les arrangements tandis que l’autre, plus acoustique et épurée, soulignera la puissance des mots…  

Sur scène, on découvrira encore autre chose… 

Quand je prépare un concert, je me mets toujours dans ma peau de spectateur. Ce que j’aime quand je suis dans la salle, c’est que l’artiste me surprenne, me déstabilise et m’emmène où je ne m’attendais pas à aller. C’est pour ça que, sur les réseaux, quand des gens me demandent à quoi va ressembler le spectacle, je leur réponds de ne s’attendre à rien ! (rires) J’ai envie qu’ils soient complètement ouverts à accueillir ce que je vais essayer de leur soumettre et moi, je ne veux pas me laisser influencer par leurs attentes… Je fais de la musique par conviction et pas par réaction… 

Internet nous a rendus impatients…

C’est un outil merveilleux mais qui, comme tout, conduit à des excès. Désormais, on peut tout trouver sur Internet et j’ai l’impression en effet que ça nous rend impatients et donc continuellement insatisfaits… Alors, à mon petit niveau, j’essaye de cultiver l’inverse en préservant la surprise et le désir… 

Dans Marlon Brando, vous rappelez que vous êtes « un mec lambda »… Le statut d’artiste n’est pas le plus facile à vivre…

Je suis en plein dedans justement ! (rires) J’aime profondément l’idée d’être un artiste populaire et accessible mais ce n’est effectivement pas toujours facile… Avant les réseaux sociaux, on manifestait notre admiration à un artiste via une lettre, un peu comme une bouteille à la mer… On ne savait pas s’il allait la recevoir, s’il allait la lire et encore moins s’il allait y répondre et ça avait un charme incroyable car l’important n’était pas tellement d’avoir une réponse mais de coucher sur le papier ce qu’on ressentait tout en espérant avoir attiré son attention. 

Aujourd’hui, on est dans une logique d’immédiateté qui anéantit le rêve et qui blesse, parfois, les gens qui n’ont pas de réponse ou qui nous voient répondre à d’autres… Malheureusement, il est humainement impossible d’échanger avec tout le monde tout le temps et j’en arrive à me demander si cette hyper-proximité ne fait pas plus de mal que de bien… Ça a créé une dépendance plus affective qu’artistique et c’est une trop sérieuse responsabilité pour un simple chanteur… Ce n’est pas du tout un « pouvoir » que l’on a envie d’avoir quand on est un artiste car on n’est, ni plus ni moins, qu’un humain, pas un demi Dieu…

Rio brouille les pistes dès le choix de son titre et de sa pochette car s’il n’y a rien de purement brésilien, il y a l’âme de ce pays…

C’est exactement le but que je recherchais avec cet album… C’est une rencontre avec ce pays, avec les gens qui y vivent et avec cette espèce d’insouciance qui émane d’eux alors qu’ils n’ont, pour la plupart, qu’une seule et unique véritable urgence, celle de vivre ! Ils sont dans un tel contexte économique, politique et social qu’ils n’ont quasiment aucun moyen de se projeter et en même temps, ils éprouvent une sincère joie de vivre ! Ce sont des épicuriens qui ne peuvent que nous réconcilier avec l’humain ! 

Quand j’y suis allé, c’était après les attentats et j’étais comme déformé par ce rouleau compresseur qu’est notre morosité ambiante, ici, en Europe… Dès qu’on allume les infos, on réalise qu’on ne nous dépeind qu’un avenir sombre alors qu’il ne tient qu’à nous de changer la donne. On est, je crois, un peu trop gâtés chez nous, on ne réalise plus la chance que l’on a d’être en vie dans un pays où coule l’eau courante, où l’on peut manger à notre faim et où l’on peut se soigner… On a perdu de vue l’essentiel… 

Un titre festif pour aborder des thèmes profonds…

Je crois qu’on ne peut pas essayer d’avancer si on ne fait pas preuve d’honnêteté en dressant un constat sans concession de la situation dans laquelle on se trouve. Il ne faut pas, selon moi, éluder les sujets alors Rio parle de religion, d’extrêmisme ou de politique mais n’en oublie pas pour autant le lâcher prise avec, par exemple, le titre Sous mes pas qui suggère que tout peut aller bien si on s’autorise à aller bien ! Copacabana invite quant à lui à nous « désasphyxier » du stress permanent auquel on se soumet volontairement, il suffirait pour ça de ralentir un peu le rythme en arrêtant par exemple d’être joignable en permanence car c’est prouvé, on n’en mourra pas ! (rires) À travers cet album j’avais envie de rappeler que nous sommes à la fois nos propres maîtres et nos propres esclaves…

Madame en hommage au combat de Latifa Ibn Ziaten…

En rentrant de Rio, je suis tombé sur un reportage qui parlait du combat de cette femme et j’ai été frappé par son histoire personnelle bien sûr mais aussi par sa volonté d’écrire une autre Histoire pour les générations à venir… Dans notre société, on observe un repli total sur soi – qu’il soit identitaire ou religieux – car le communautarisme permet de se sentir accepté et, au beau milieu de tout ça, il y a Latifa Ibn Ziaten qui elle, aurait eu toutes les raisons valables de tomber dans une haine et une colère destructrice ou vengeresse mais qui a choisi de transformer toute sa tristesse en énergie positive…  Elle ne dénonce pas, ne pointe pas du doigt mais prend le temps de discuter, d’écouter et d’éduquer car si personne n’est terroriste dès la naissance, c’est donc qu’on peut faire en sorte que personne ne le devienne… Elle tente de comprendre pour quelles raisons une partie de la population est désespérée au point de sombrer dans l’horreur et l’obscurantisme…

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson • Photos Yann Orhan


Interview parue dans les éditions n°396 #1, #2 et #3 du mois d’octobre 2018

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