CINÉMA

Abd Al Malik en interview pour son film « Furcy, né libre »

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« Être positif et croire en l’avenir est une lutte !«  Abd Al Malik

 


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Passé par le festival Cinéroman en octobre dernier, Abd Al Malik est venu y dévoiler – une décennie après « Qu’Allah bénisse la France » – son second long-métrage. À travers un récit poignant, une puissance sensorielle et des images léchées, le rappeur, compositeur, auteur et réalisateur a donné naissance à un film qui, au-delà de rappeler le passé, incite à réfléchir aux risques que peut représenter l’homme pour l’homme… Nourri d’une histoire vraie, « Furcy, né libre » s’ouvre en 1817 à La Réunion, lorsque l’esclavage est encore une « normalité ». Au décès de sa mère, Furcy – esclave de son état – découvre qu’elle avait été affranchie et qu’il aurait dû naître libre. S’en suivra une lutte juridique qui durera presque 30 ans et qui lui donnera gain de cause, juste avant l’abolition du Code Noir en 1848.

 

 


 

 

Abd Al Malik en interview pour son film Furcy, né libre

interview / cinéma / comédie dramatique

  • le 14 janvier 2026 au cinéma
  • d’Abd Al Malik
  • avec Makita Samba, Romain Duris, Ana Girardot

 

 


 

 

Morgane Las Dit Peisson : Furcy, né libre nous emmène au temps de l’esclavage…

 

Abd Al Malik : On se dit que c’est important d’en faire un film parce qu’on a une histoire collective et que même les parties les plus sombres doivent être regardées droit dans les yeux si on a envie que notre présent et notre futur soient positifs et radieux… C’est fondamental.

Raconter cette histoire, ce n’est pas juste faire état de ce qui s’est passé mais c’est montrer de quoi on est capables. Si on veut véritablement faire peuple, faire France ou faire Europe tous ensemble, on doit comprendre qu’être français ou européen, ce n’est ni une couleur de peau, ni un sexe, ni une religion, c’est le fait d’adhérer à des valeurs, à des principes de justice, d’égalité, de savoir et d’éducation… Parler des horreurs du passé, c’est montrer où l’on risque de retourner si l’on n’est pas vigilants, car même si l’histoire ne se répète pas, il y a des échos en ce moment. C’est important de se souvenir.

Donc on raconte ces aventures-là dans un devoir de mémoire, pour ne pas oublier, mais aussi et surtout pour se rappeler qu’on a une histoire commune, qui nous lie les uns aux autres.

Il faut que nous, les raconteurs d’histoires, on produise des œuvres artistiques qui puissent devenir des outils de réconciliation.

 

 

Une histoire vraie…

 

Sur Furcy, né libre on est à la fois parti du livre de Mohammed Aïssaoui et du scénario d’Étienne Comar avant de passer au travail de mise en scène. L’essentiel, c’était vraiment le récit que je voulais raconter et pour quelles raisons elle me touchait autant.

Quand j’ai lu L’affaire de l’esclave Furcy,  je me suis immédiatement identifié à lui, et c’est sûrement ce qui a déclenché mon envie de comprendre son parcours et sa psychologie.

 

 

Son destin met en valeur le pouvoir de la littérature et du savoir…

 

Complètement, ça a d’ailleurs été ça mon accroche. Dans un monde où les esclaves n’avaient pas le droit de savoir lire, Furcy décide d’apprendre, et c’est précisément grâce à son rapport à la littérature et aux mots, que toute son histoire est rendue possible.

Et pour moi, ça a été la même chose. J’ai grandi dans un quartier populaire, avec toutes les difficultés qu’on connaît et c’est lorsque j’ai été introduit à la lecture et au savoir que mon cheminement a véritablement commencé. Donc en tombant sur cet ouvrage, c’était, à mes yeux, presque une histoire miroir. C’est quelqu’un – à une autre époque – qui a transcendé sa situation par l’éducation, la culture et les mots.

 

 

Une destinée qui redonne de l’espoir…

 

Je crois que c’est Prévert qui a dit qu’il fallait être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple. On a tous des gens qui nous regardent et qui s’inspirent de nous, que ce soit dans notre famille ou parmi nos amis, et on n’a pas besoin d’être une personnalité publique pour avoir un impact sur eux. Chez moi, ça va s’appeler la responsabilité artistique mais en réalité, c’est juste le fait d’être pleinement un être humain doué d’empathie.

Ça signifie penser à soi tout en étant conscient qu’on n’a de sens qu’avec les autres. C’est un équilibre à créer et étant artiste, je le trouve à travers la musique, les textes ou les films. On a tous notre propre médium, mais être positif et croire en l’avenir est une lutte ! Avec ce qu’il se passe dans le monde, on peut se lever chaque matin en voulant tout envoyer balader et c’est normal… Il y a un travail permanent à faire car il faut bien continuer à avancer. Quelque part, on est un peu comme Sisyphe, on doit pousser notre pierre, mais je suis convaincu qu’on va tous réussir ensemble. J’ai sincèrement cet espoir-là…

 

 

L’histoire de Furcy oblige à s’interroger sur nos sociétés…

 

Ce qui détermine le comportement des êtres, c’est leur projet civilisationnel et force est de se demander lequel est le nôtre actuellement…

L’époque de Furcy résonne avec celle d’aujourd’hui, car ce sont des sociétés mercantiles pour qui, ce qui compte, c’est l’avoir et non point l’être. À partir du moment où l’on est dans cette vision, l’horreur absolue peut advenir. Donc l’idée, c’est de se questionner sur notre projet français et européen mais ça, on ne l’évoque jamais ! On ne nous parle que du pouvoir d’achat, mais on ne nous incite pas à réfléchir à plus que ça…

Ce film-là est aussi une invitation à revenir aux fondements. Cet homme est né libre comme n’importe qui et il veut être reconnu comme tel. Mais s’il ne vit pas dans un pays où la justice prime, s’il ne vit pas dans un État de droit, il ne peut précisément pas faire valoir ses droits.

Bien sûr, il y a des choses négatives et des gens mauvais, mais quand, en tant que société et civilisation, on est bâti sur le droit et la justice, il y a moyen que le positif ressurgisse. Pour Furcy, ça a duré 30 ans, c’est certes très long mais ça prouve qu’il est essentiel de garder cette foi-là, quoi qu’il se passe. Sinon, il ne subsiste que le chaos…

 

 

Les images sont sublimes et les sons des éléments deviennent un personnage à part entière…

 

Je fais partie de ces artistes qui pensent que la forme, c’est le fond et que le fond, c’est la forme. Bien sûr, c’est inspiré d’une histoire vraie mais ça reste une œuvre de fiction, un objet de cinéma. C’était important, pour moi, d’en faire un film et pas un documentaire.

Faire un film, ça veut dire réfléchir à la façon dont on va utiliser le scope, l’image, le son… J’ai la chance de travailler depuis toujours avec des gens qui sont très exigeants à ce niveau-là, comme mon frère – Bilal Al Aswad – qui gère la partie musicale et mon directeur artistique – Fabien Coste – qui s’occupe de la photo et des cadres.

C’est primordial d’avoir ces savoir-faire parce que l’image dit quelque chose, chaque mouvement de caméra ou chaque plan dit quelque chose… Quant au son, c’est vrai que je le considère comme un personnage à part entière… On a étudié chaque élément avec une attention toute particulière, parce que l’idée c’est aussi de proposer une expérience et un moment divertissant aux spectateurs qui font le déplacement.

Quand je dis « divertissant », je veux dire qui nous prend aux tripes grâce à la qualité de sa narration. La gravité du sujet ne doit pas être une chose suffisante pour faire du cinéma. Ce qui m’intéressait, en toute humilité bien sûr, c’était de faire un grand film, parce que le propos et l’époque méritaient ça.

 

 

L’image nous happe, fait appel à nos sens et nous immerge dans le film…

En réalité, dans la salle, vous n’êtes pas que spectateurs grâce, entre autres, à l’importance du hors-champ, notamment sur le rapport à la violence. Mon idée, c’était aussi, justement, qu’on raconte l’histoire non pas pour vous, mais avec vous. Pour ça, il fallait laisser des endroits où l’imaginaire pouvait continuer à voir et à comprendre des choses.

Du coup, chacun se fait sa propre histoire en plus de celle qu’il voit et pour moi, c’était important de créer une sorte de dialogue entre la salle et l’écran.

Je ne voulais surtout pas d’un monologue et quand vous évoquez les sens, ça fait pleinement partie de cette volonté d’interaction.

 

 

Quand on entend qu’un esclave était considéré comme un meuble, ça glace le sang…

 

Et c’était dans le Code Noir ! C’était véritablement la loi… C’est pour ça qu’il faut toujours rester prudent car être dans un État de droit ne signifie pas, la preuve, que la loi est bonne. Il faut se battre pour ça et ce film rappelle qu’on peut réellement bouger les lignes…

En changeant son destin, Furcy a changé le nôtre… C’est pour ça que c’est un film plein d’espoir…

 

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson au Negresco de Nice pendant le festival Cinéroman pour Le Mensuel / Photos Fabien Coste, Julien Panié & Thierry Beauvilain Ouvrard

 

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