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Pierre Arditi en interview pour Les Théâtrales d’Èze & la pièce « Le prix »

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« Le théâtre, c’est une manière d’exister… » Pierre Arditi

 


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Après avoir reçu une Nymphe d’Or au Festival de Télévision de Monte-Carlo en juin dernier, l’immense Pierre Arditi est revenu dans la région pour assumer le rôle de parrain des Théâtrales d’Èze et s’y adonner à son spectacle « Arditi lit ce qu’il aime ». Amoureux des textes et passionné par l’incarnation, c’est avec une gourmandise restée intacte que, depuis 60 ans, il se glisse de projet en projet et de rôle en rôle pour notre plus grand plaisir ! Actuellement, c’est sur les routes avec la pièce « Le prix » qu’on le retrouve. Dans la peau d’un chimiste allemand qui s’apprête à être lauréat, en 1945, du prix Nobel pour la découverte de la fission nucléaire, celui-ci semble avoir oublié que sa collaboratrice aurait dû le recevoir conjointement…

 

 


 

 

Pierre Arditi en interview pour Les Théâtrales d’Èze, Arditi lit ce qu’il aime & Le prix

interview / festival / théâtre

 

 


 

 

Morgane Las Dit Peisson : Parrain des Théâtrales d’Èze…

 

Pierre Arditi : Oui ! Figurez-vous que je n’avais pas compris tout de suite que David Brécourt me faisait cet honneur ! Je croyais simplement venir jouer mon Arditi lit ce(ux) qu’il aime ! (rires) David m’a fait part, très gentiment, de son « admiration » pour mon travail et je dois reconnaître que ça me touche beaucoup qu’une génération qui n’est pas la mienne et qui va me survivre, soit encore intéressée par un vieux crabe comme moi ! (rires) On appelle plutôt les marins comme ça mais je trouve que ça colle assez bien au vieux saltimbanque que je suis…

 

 

C’est important de soutenir un festival de théâtre ?

 

Je ne peux qu’admirer et soutenir l’initiative de créer un festival exclusivement dédié au théâtre ! D’abord parce que, quand on est un véritable acteur, en général, on vient du théâtre. C’est là qu’on apprend son métier. Le cinéma, c’est formidable, mais on n’y fait pas réellement ses armes, on apprend à y faire du cinéma, ce n’est pas la même chose.

D’ailleurs, fréquemment, quand un acteur est vraiment bon au théâtre, il l’est également au cinéma. L’inverse est moins vrai ! (rires) Ce ne sont pas les mêmes métiers…

 

 

Le théâtre permet d’être paré à tout et de devenir tout terrain ?

 

Tout terrain, je ne sais pas, en tous cas le terrain n’est jamais exactement identique, même si on joue une pièce plusieurs fois. Contrairement à ce que les gens imaginent, aucune représentation ne se vaut… Par exemple, très immodestement de ma part, quand je joue le mardi et que je suis – pour employer une expression graveleuse – à chier, je peux espérer être génial le lendemain, même si ce n’est finalement pas vrai ! (rires) Tout change le soir suivant… Je ne suis pas le même, le public non plus, je ne sais pas qui vient, nos humeurs ne sont pas les mêmes… Le temps, l’atmosphère générale, la forme, la fatigue, l’envie, la flemme… Tout devient une sorte de bloc qu’il faut maîtriser à chaque instant alors que, comme l’a dit Michel Bouquet (qui était mon maître) : « J’entre raconter une histoire que je connais par cœur et dont j’ignore tout »… C’est une très belle formule qui résume parfaitement l’art théâtral !

Et puis, la grande différence, c’est qu’on vit l’histoire ensemble. L’excellent Michel Bouquet – encore lui ! – nous disait, quand nous étions de très jeunes acteurs : « N’oubliez jamais que le public ne vient pas pour vous voir jouer. Il vient pour jouer avec vous ! » C’est une phrase majeure.

C’est pour ça que, contrairement aux idées reçues, le théâtre n’est pas du tout rustique, il est au contraire terriblement plus sophistiqué que le 7ème art. Le cinéma, c’est une façon de se comporter alors qu’entrer en scène, c’est essayer d’explorer la vie le plus poétiquement possible. Ça n’a rien à voir, c’est une manière de vivre…

 

 

On va vous voir en tournée avec la pièce Le prix, tirée d’une histoire vraie…

 

C’est une très belle pièce qui relate en effet un fait assez dramatique. C’est la vérité de la vie dans toute sa cruauté et c’est passionnant à jouer !

J’incarne donc un personnage qui a réellement existé mais puisque je ne le connaissais pas, la « pression » n’a pas été la même que pour d’autres personnalités historiques. Ma partenaire de jeu – Ludmila Mikaël – et moi avons découvert l’histoire de cet homme et de cette femme en même temps. Ils ont vécu, mais au fond, personne, à part quelques scientifiques, ne sait comment ils étaient, donc c’était à nous de les inventer en chair et en os, presque comme des rôles de fiction. Pour Clémenceau à l’inverse, il n’y avait pas de liberté possible car il est connu de tous.

 

 

Je l’ai campé sur la fin de sa vie, quand il est tombé très amoureux de son éditrice. C’était passionnant de jouer ce personnage vigoureux, pas commode et en même temps très touchant parce qu’en proie à une passion amoureuse et platonique. Ce sont des partitions plus compliquées avec lesquelles on ne peut pas rigoler. On arrive toujours à glisser un certain nombre d’infos qu’on glane ici et là, ou un peu de soi pour nourrir le personnage, mais ça doit être très délicat… Par exemple – et je m’en suis servi bien qu’on ne le voie pas comme ça -, Clémenceau, à 40 ans, était un beau mec, un taureau ! On se souvient tous des grosses moustaches et du bonnet car il y a peu d’images de lui jeune et pourtant, c’était un dur à cuire ! Ça été ce manque de traces du passé qui m’a laissé une petite fenêtre de tir pour enrichir la vision de lui âgé, mais on était sur de la dentelle ! (rires)

 

 

Qu’est ce qui fait qu’on a toujours cette envie d’aller de personnage en personnage et d’âme en âme, de créer cette matière, certes fictionnelle, mais vivante ?

 

On met au monde à chaque fois un nouvel être et si on n’a pas envie de ça, il faut circuler ! Ce n’est pas un métier qu’on a choisi, c’est une manière d’exister. C’est un exercice très exigeant, qui peut être gratifiant quand on le pratique et que les gens nous aiment. Malheureusement, ce n’est pas forcément le cas et pas toujours tout de suite, alors il faut se battre pour ça… On ne peut pas opter pour la passion et, tout à coup, lui faire un pied de nez !

La passion, c’est intéressant, encore faut-il savoir comment ça marche et comment la nourrir soi-même. C’est une autre paire de manches, c’est un pari permanent ! On fait une chose que la majeure partie de nos congénères ne font pas, c’est-à-dire qu’on raconte des histoires qu’ils ne connaissent pas, qu’ils ne sont pas en mesure d’inventer, mais qu’ils sont capables d’estimer quand on les leur met sous le nez.

Moi je suis rémunéré, quelques fois même très bien, pour faire une chose étrange : me servir de moi, y compris de choses personnelles qui ne sont pas forcément avouables, afin de nourrir un personnage qu’on me demande d’incarner. Donc au fond, on me paye pour aller chercher à l’intérieur de moi-même des choses que la plupart des gens s’ingénient à enfouir, dans l’espoir de ne pas savoir qu’ils les contiennent.

 

 

Être comédien, c’est aussi aimer les textes… Et parmi eux, vous en avez sélectionnés quelques-uns que vous partagez régulièrement, seul en scène…

 

Ça m’amusait de partager avec le public cette discipline de la lecture incarnée. Je ne lis évidemment pas comme on lit à l’école, je joue et c’est quelque chose que les gens ont du mal à imaginer. Ils pensent qu’ils vont s’emmerder et que ça va être hyper cérébral, mais pas du tout ! (rires) Même si c’est mon héros littéraire, il n’y a pas de Stendhal mais du Jean-Michel Ribes et du Yasmina Reza.

C’est une madeleine de Proust pour moi.  Quand j’étais petit, ma tante Denise nous lisait à voix haute des histoires, à ma sœur et à moi, pour nous faire tomber dans les bras de Morphée. J’ai ce souvenir d’auteurs populaires qui traversaient des aventures terribles et nous, nous étions pendus à ses lèvres !

Ça m’a donné l’idée de faire comme elle, mais pour amuser le public plutôt que pour l’endormir ! (rires)

 

 

Et c’est vrai que le public se surprend à rire !

 

C’est tout à fait vrai ! Car je lis, bien sûr, mais surtout je joue, avec moi-même et avec eux. Je leur parle un peu avant de commencer pour leur expliquer la raison de ce spectacle, puis on échange après… C’est ça le bonheur du théâtre, on se marie. D’ailleurs, ça a tous les avantages du mariage et aucun des inconvénients ! (rires) Quoique je sois mal placé pour parler tant je suis bien loti dans ce domaine… C’est plus comme le plaisir d’être grand-père finalement. C’est merveilleux, c’est divin, il n’y a pas de contraintes ni d’obligations, on peut céder à tout et pourrir l’éducation des petits-enfants sans complexe ! (rires)

C’est d’ailleurs quand je suis avec eux que je me dis que la vie, c’est vraiment bien… C’est juste dommage que ça doive s’arrêter un jour…

 

 

En tous cas, vous semblez en profiter pleinement quand on voit votre emploi du temps…

 

J’y vais quand même beaucoup plus raisonnablement qu’avant ! (rires) La différence entre l’emploi du temps d’aujourd’hui et celui que j’avais encore il n’y a pas si longtemps, c’est que, même si je fais toujours les trois disciplines – théâtre, cinéma, télévision -, je ne les fais plus en même temps !  Tourner le matin et enchaîner deux pièces différentes le soir, c’est fini ! Maintenant, c’est un par un et c’est la condition sine qua non pour que je puisse allégrement et pacifiquement faire mon métier.

 

 

Vous avez donc mûri !

 

Plus que ça malheureusement ! Dans la tête ça va, c’est d’ailleurs encore assez enfantin, mais le corps, lui, a vieilli…

 

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson aux Théâtrales d’Èze pour Le Mensuel / Photo Festival de Télévision de Monte-Carlo & Thierry Beauvilain Ouvrard

 

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