INTERVIEW

Raphaël Personnaz en interview

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Si c’est son regard bleu perçant qui marque immédiatement les esprits, c’est la vision qu’il a de son travail en général et du théâtre en particulier qui rend Raphaël Personnaz si inoubliable… Passionné, passionnant et investi, c’est à l’occasion de la tournée de la pièce Scènes de la vie conjugale que le comédien s’est livré sur un métier qui, à force de faire rêver les foules, tend à faire oublier l’investissement personnel, le don de soi et l’empathie qu’il exige. Nommé aux Molières pour Vous n’aurez pas ma haine, un seul en scène âpre et intense dans lequel il incarne Antoine Leiris – l’auteur -, qui a perdu son épouse au Bataclan le 13 novembre 2015, Raphaël Personnaz rappelle combien, contrairement à beaucoup d’idées reçues, il faut être respectueux de son semblable pour oser se glisser dans sa peau…

 

RAPHAËL PERSONNAZ dans « VOUS N’AUREZ PAS MA HAINE » nommé pour le Molière du Seul en scène de la « 30ème Nuit des Molières » en direct de la Salle Pleyel de Paris sur France 2 le 28 mai

 


« Accepter un rôle, à mes yeux, c’est comme rencontrer un ami… »


Morgane Las Dit Peisson : La tournée de la pièce Scènes de la vie conjugale s’est extrêmement bien passée…

Raphaël Personnaz : On est allé un peu partout en France avec cette pièce et c’est vrai que ça a été plein tout le temps ! C’est à la fois très agréable et surprenant car on s’est aperçu que le public était multiple… C’est une histoire toute simple que l’on raconte finalement, celle d’un amour que l’on suit sur 20 ans de vie commune et je crois que c’est ce qui rend cette pièce si universelle. D’ailleurs, ce qui est encore plus touchant et gratifiant que de voir qu’une salle est comble, c’est de réaliser qu’elle est émue et à l’écoute.

Ça rappelle que même si le temps passe, l’humain ne change pas vraiment, il est toujours en quête d’amour…

Je crois que l’amour est l’une des seules « matières » qui, aussi éternelle qu’elle soit, reste toujours à découvrir et redécouvrir à travers chaque nouvelle « combinaison » d’êtres humains. Mon personnage, Johan, dit d’ailleurs qu’en fait de sentiments, on est tous des illettrés et c’est très juste… Même les plus grands scientifiques, professeurs ou politiques sont, face à l’amour. démunis comme des enfants… Ça nous dépasse… On ne sait pas pourquoi un jour il nous touche ni même pourquoi un jour, il disparaît ou se détériore…

On a donc deux personnages qui évoluent tout au long de la pièce…

Ils évoluent intérieurement pendant ces 20 ans et c’est quelque chose de très intéressant à jouer. On ne change pas physiquement mais en effet, dans nos attitudes, on reflète les sentiments et les avancées de cette femme et de cet homme qui, petit à petit, s’allègent d’un certain poids en se disant des vérités. Il y a quand même une note d’espoir dans tout ça ! (rires) Ce sont des gens qui vont se trouver en abandonnant pas mal de leurs certitudes…

Un rôle comme celui-ci peut changer des choses en vous ?

J’en suis intimement persuadé car accepter un rôle, à mes yeux, c’est comme rencontrer un ami… Ce Johan que j’ai incarné est devenu un proche que je dois défendre quoi qu’il arrive même si parfois, il semble indéfendable. C’est un parcours particulier que de vivre avec un personnage, il y a des soirs où l’on n’a pas du tout envie de le voir et d’autres où l’on veut le prendre dans les bras ! Au fil des mois, c’est cette intimité là qui s’installe entre nous… Il finit presque par prendre vie et nous amuser, nous attirer ou nous exaspérer ! C’est très étonnant d’observer ce qu’il se passe quand on laisse un rôle venir et s’épanouir

Il faut savoir lâcher prise…

C’est ça qui est passionnant dans ce métier… On doit évidemment énormément travailler et apprendre mais, en parallèle, il faut aussi accepter qu’une partie du cheminement soit assurée par notre inconscient et que finalement, le personnage ne prenne réellement vie qu’à travers la perception que le spectateur en a. J’ai la sensation que le théâtre est une des dernières expériences qui proposent cette liberté d’interprétation… Le regard du public n’est pas vraiment guidé, il peut choisir de capter ce qu’il veut dans la mise en scène. C’est pour ça que, bien que ce soit formidable d’ouvrir l’espace théâtral grâce à la télé, ça reflète rarement la réalité de la salle. Quand on est face à face, comme là pendant une discussion, chacun ressent quelque chose, une énergie, une sensation, une odeur et c’est ce qui est si irremplaçable au théâtre…

Être sincère en étant un autre…

Je ne sais pas si on joue vraiment à devenir quelqu’un d’autre… J’ai l’impression qu’on adapte surtout ce que l’on est à des situations que l’on n’a pas connues et pas écrites. Cette sincérité là est essentielle pour rendre crédible le rôle que l’on nous confie et à qui l’on prête notre corps, notre voix, notre regard et nos émotions… On doit être le plus proche de nous-mêmes tout en n’étant pas vraiment nous… Et en même temps, c’est peut-être sur scène que j’ai l’impression de devenir vraiment moi… C’est pour ça que j’aime autant le théâtre bien que ce soit une démarche un peu étrange que d’être comédien… Une chose est sûre, c’est qu’il faut être un peu « multiple » dans sa tête ! (rires)

© Propos recueillis à l’Hôtel Fairmont de Monaco pour la pièce « Scènes de la vie conjugale » par Morgane Las Dit Peisson • Photos droits réservés


Interview parue dans les éditions n°392 #1, #2 et #3 du mois de mai 2018

 

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