INTERVIEW

Mélissa Laveaux en interview

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Alors que de nombreux artistes dont la notoriété croissante les poussent à se tourner vers une langue devenue quasiment universelle, Mélissa Laveaux, pour son troisième ambum, a quant à elle décidé de jouer non seulement la carte de l’originalité mais aussi celle de la sincérité en abandonnant tant le français que l’anglais au profit d’un créole haïtien. Née à Montréal de parents originaires de ce pays dont on a malheureusement seulement entendu parler après le séisme de 2010, la jeune auteure, compositrice et interprète s’est intéressée à cette terre dont l’histoire n’a jamais vraiment été un long fleuve tranquille au point d’inciter ses habitants à la quitter… À travers Radyo Siwèl, l’artiste renoue donc avec ses racines tout en nous proposant de découvrir l’état d’esprit d’un pays occupé par les américains au début du XXème.


MÉLISSA LAVEAUX EN CONCERT

À Puget sur Argens au Mas le 13 juillet

À Aix en Provence le 28 septembre



« En ayant choisi de parler de l’histoire d’Haïti, je suis sortie des sentiers battus… »


Morgane Las Dit Peisson : Vous tournez avec votre album mais pas seulement… 

Mélissa Laveaux : (rires) En effet, je suis sur plusieurs fronts à la fois ! Dernièrement, j’ai présenté à Paris un tout nouveau projet artistique un peu hybride, Et parfois la fleur est un couteau… Ça ressemble beaucoup à un concert sauf qu’il est jalonné de monologues improvisés mais scénarisés autour de différents sujets comme les muses dans l’art, la connexion entre l’Afrique et les Caraïbes, la transmission des mythes, la mémoire collective ou encore le détournement de l’Histoire…

Au Mas, on vous retrouvera par contre avec Radyo Siwèl

Oui et quelque chose me dit que le lieu devrait coller à merveille avec l’esprit de l’album… Cette date devrait être un peu spéciale car je la partagerai avec une autre artiste – Hollie Cook – et qu’inévitablement, une partie du public sera venue pour elle et une autre pour moi, enfin j’espère ! (rires) Ça donne du piment car il faut autant entrer dans une phase de séduction que de combat, c’est excitant et c’est un joli jeu qui permet de conserver une certaine fraîcheur…

Radyo Siwèl n’est pas un album très courant…

C’est vrai qu’en ayant choisi de parler de l’histoire d’Haïti, je suis sortie des sentiers battus alors je suis heureuse de voir que les gens ont la curiosité de s’y intéresser et sur scène, sincèrement, je trouve que Radyo Siwèl prend toute sa dimension… Je suis très bavarde de nature alors entre chaque titre, j’en profite pour discuter avec le public et pour lui expliquer de quoi parle cet album qui me tient tant à coeur.

Des chansons en créole…

C’est véritablement un parti pris car la majeure partie des gens ne peut pas saisir le sens des textes, d’où l’intérêt de donner quelques clefs de compréhension pendant les concerts. Legba Na Konsole par exemple, qui signifie « Legba on se consolera », est une lamentation suite à une triste nouvelle rapportée par cette divinité qui permet la communication entre le monde des vivants et celui des morts… 

Vous avez choisi, cette fois-ci, de ne pas écrire…

Pour une fois, j’ai en effet préféré sélectionner des textes déjà existants. De Nan Fon Bwa à Jolibwa en passant par Twa Fey, ils ont tous le témoin d’une époque, celle de l’occupation américaine en Haïti. C’est un pan de l’Histoire dont on parle très peu dans le monde alors je me suis dit qu’il n’était pas trop tard pour y remédier ! (rires) Ce sont des chants dans lesquels ce peuple dominé avait mis toute ses souffrances physiques, sa profonde tristesse et la peur de perdre son pays. En plongeant dans l’intimité de mes ancêtres, j’ai espoir que les gens qui n’ont heureusement pas connu la domination réalisent ce que celle-ci représente…

Ça oscille entre désespoir et désir de combat…

C’est ça qui est émouvant… À travers ces textes, on se rend compte à quel point une lutte peut être multiple et compliquée. Quand on souffre, on passe toujours par plusieurs phases et les 12 morceaux de l’album en offrent un panorama assez juste. Certes, face à une situation qui nous dépasse on peut baisser les bras ou pleurer mais on peut également choisir de se battre et c’est le cas dans Angeli-ko. Il s’agit d’une chanson phare d’un parolier qui avait pour habitude de se moquer de tout le monde et, bien que son texte fasse rire, il n’en est pas moins un message de résistance. En cachette donc, les haïtiens du début du 20ème réussissaient à communiquer entre eux grâce à ces chants…

© Propos recueillis par Delphine Goby O’Brien • Photos Romain Staros Staropoli


Interview parue dans les éditions n°394 #1, #2 et #3 du mois de l’été 2018 • 100 000 ex

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