INTERVIEW

Bernard Werber en interview

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Ancien journaliste scientifique passionné par la nature, Bernard Werber s’est fait connaître du grand public grâce, au début des années 90, à la publication de sa trilogie sur Les Fourmis. Insectes dont les origines remontent à plus de 120 millions d’années, celles-ci ont inspiré à l’auteur une histoire tant sur l’humanité qu’un monde animalier que la première croit en permanence pouvoir dominer… Devenu un véritable best-seller traduit en pas moins d’une trentraine de langues, cet ouvrage n’a pas été le fruit d’un coup de chance puisque l’éclectique et prolifique écrivain a depuis offert à ses fidèles lecteurs environ un récit par an. Semblant se comporter avec ses personnages comme un chercheur le ferait avec des souris de laboratoire, Bernard Werber crée sans cesse de nouveaux cadres dans lesquels évoluent des protagonistes qu’il observe et étudie avec une profonde attention. Sortes d’échantillons d’une espèce et d’un monde que l’auteur tente constamment de comprendre, ses livres oscillent à souhait entre science-fiction, philosphie, biologie ou suspens. Exemple parfait de ce mélange des genres, Depuis l’au-delà vous invite à vous glisser dans la peau d’un auteur de polars qui mène une enquête sur l’assassinat dont il a été victime…




« Je ne nous considère pas, nous écrivains, comme des personnes normales… »


Morgane Las Dit Peisson : Vous êtes très en forme…

Bernard Werber : Au moment même où l’on parle, je dirais que je suis à 18/20 donc ce n’est pas mal du tout mais comme j’ai l’angoisse que ça ne dure pas, je viens déjà de dégringoler à 17,5 ! (rires) C’est la vie qui nous fait aller bien ou mal finalement… Je me considère d’ailleurs comme le spectateur de ma propre existence et je me demande constamment ce qu’il va arriver au héros comme si ce n’était pas moi ! C’est cette surprise et ce recul qui rendent la vie amusante ou alors, c’est juste le fait d’être comme la plupart des écrivains, un peu cinglé voire schizophrène… Mais en être conscient est déjà un premier pas vers la guérison, non ? (rires)

Normal ou non, vous faites partie du cercle des auteurs de best-sellers…

C’est vrai que je n’ai pas à me plaindre des chiffres puisque je dois être en moyenne à 35 millions d’ouvrages vendus… Ça pourrait donner le vertige mais quand je prends conscience du nombre de personnes touchées par les histoires que j’ai imaginées, je ressens surtout un sentiment de responsabilité. Quand je suis en train d’écrire, j’ai toujours quelque part dans un coin de ma tête cette volonté de ne pas décevoir tous ceux qui m’ont accordé leur confiance.

Peur de la page blanche ?

Ma véritable grande hantise, c’est un jour d’oublier ce qui est fondamental : l’intérêt du public. C’est pour ça que tout auteur comme n’importe quel artiste doit se mettre régulièrement en danger pour réussir à se renouveler… Chaque matin, je me mets moi-même une pression pour ne pas servir du réchauffé ! (rires) 

Une écriture sur un rythme drastique…

(rires) À l’âge de 16 ans, je me suis en effet fixé un emploi du temps quotidien qui m’oblige à écrire de 8h à 12h30… Et même si j’ai encore de l’inspiration quand sonne l’heure de fin, quoi qu’il arrive, je m’arrête tout comme si je n’ai pas d’idée dès 8h, je m’oblige à m’y coller quand même ! Ça fait 40 ans que je suis cette règle sans un seul jour de congés et c’est ça, à mes yeux, être professionnel. C’est comme pour un marathonien, il arrive un moment où courir n’exige plus tellement d’effort mais procure un réel plaisir.

Écrire à heure fixe évite de se laisser envahir ?

Logiquement ça devrait mais ça ne fonctionne pas vraiment ! (rires) J’ai beau m’être imposé des contraintes factuelles, mon esprit, lui, déroge souvent à la règle en me soumettant des idées la nuit ou en m’imposant des scènes l’après-midi ! (rires) L’écriture est une passion si dévorante qu’elle me donne l’impression que les moments où je n’écris pas ne sont que des pointillés entre deux moments où j’écris… On vit avec nos personnages imaginaires dans un monde artificiel qui se superpose au monde réel, les limites sont parfois floues et c’est en ça que je ne nous considère pas, nous écrivains, comme des personnes normales…

Il y a quelque chose de très pirandellien dans cette vision…

J’en ai peur… (rires) D’ailleurs, mes personnages sont devenus en quelque sorte des amis et c’est certainement pour ça que j’ai du mal à créer des protagonistes malveillants. Dans mes romans, on trouve en effet peu de tueurs sadiques mais beaucoup de gens qui se font malencontreusement du mal uniquement parce qu’ils ne se comprennent pas… Ça résume un peu la vision que j’ai d’un monde rempli de violences qui ne résultent en général que d’un défaut de communication…

Contrairement à l’image que l’on a des écrivains, vous êtes proche des gens…

Certains écrivains tiennent à cultiver ce mythe de l’être torturé et inaccessible mais je suis intimement persuadé que pour être un grand – ou en tous cas un bon – auteur, il faut s’intéresser au monde dans lequel on évolue et donc à ses contemporains. On ne peut pas avoir suffisamment de matière pour façonner un protagoniste crédible en vivant en autarcie et on ne peut pas non plus s’intéresser à des inconnus si on n’éprouve pas une sincère empathie pour les autres membres de l’espèce humaine. J’adore parler des gens dans mes romans mais j’aime par-dessus tout leur parler directement alors quand j’ai la chance de rencontrer des lecteurs, je m’intéresse évidemment à leur opinion sur mon travail mais aussi à eux en tant que personnes…

© Propos recueillis par Morgane Las Dit Peisson au Festival du Livre de Nice • Photos Rüdy Waks


Interview parue dans les éditions n°394 #1, #2 et #3 du mois de l’été 2018 • 100 000 ex

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